Monumenta altaica
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  •   Monumenta Altaica / ANCIENT and MEDIEVAL MONUMENTS/ Mongolian

    HISTOIRE SECRÈTE DES MONGOLS

    Traduit du mongol par
    Marie-Dominique Even
    et Rodica Pop

      Text

    CHAPITRE PREMIER

    1. L'origine de l'Empereur Cinggis. Il y eut Loup Bleu, qui naquit prcdestiné par le Ciel d'en haut. Son épouse fut Biche Fauve. Franchissant une vaste étendue d'eau, ils parvinrent aux sources de la rivière Onan et s'établirent au mont Divin Qaldun, où leur naquit Roi Chasseur.

    2. Le fils de Roi Chasseur fut Tamaca, celui de Tamaca, Vingtième ; le fils de Vingtième le Bon Viseur fut Placide le Louvet, celui de Placide le Louvet, Sali Qaca'u ; le fils de Sali Qaca'u fut Grand Œil, celui de Grand Œil, Furtif le Craintif, et celui de ce dernier, Manant.

    3. Le fils de Manant fut Bon Viseur des Colverts, qui avait pour épouse Belle des Mongols. Le fils de Bon Viseur des Colverts fut Soyeux le Riche, dont l'épouse était Grise la Belle : il avait un jeune serviteur, Griset Suyalbi, et deux chevaux de monte, le Roux et le Gris. Ses deux fils furent Duva le Borgne et Dobun le Bon Viseur.

    4. Duva le Borgne n'avait, au milieu du front, qu'un œil avec lequel il voyait à une distance de trois campements.

    5. Un jour, Duva le Borgne monta sur le mont Divin Qaldun avec son cadet, Dobun le Bon Viseur. D'en haut, il aperçut un groupe d'individus qui nomadisait le long de la Serpentine :

    6. ' Parmi ces gens qui nomadisent, il y a une fille, assise à l'avant d'un chariot noir, qui est bien jolie ! dit-il. Si elle n'a pas été donnée à un homme, je la demanderai pour toi, Dobun le Bon Viseur mon cadet ! '
    Et il envoya son frère la voir.

    7. Lorsque Dobun le Bon Viseur atteignit le groupe, la fille était en vérité fort belle et d'excellente réputation. Elle avait nom Garance la Belle et n'avait pas encore été donnée à un homme.

    8. Quant à cette troupe de gens, [sachez que] Belle des Bargous, fille de Bon Viseur des Bargous, maître de la vallée de la basse Bargouzine, avait été donnée à Bon Viseur des Vingt, un seigneur des Vingt et Dix Mille. C'est sur la rivière Limpide, sur les terres des Vingt et Dix Mille, que de Belle des Bargous naquit à Bon Viseur des Vingt une fille, Garance la Belle.

    9. Dans son pays des Vingt et Dix Mille, ils s'interdisaient les uns aux autres [l'accès de] leurs terres riches en zibelines, en écureuils et en gros gibier, et ils se brouillèrent entre eux. Bon Viseur des Vingt forma le clan des Vingt et, prétextant qu'au Divin Qaldun les terres étaient giboyeuses, il vint nomadiser chez l'Uriangqai Sinci le Riche qui érigeait les effigies des esprits maîtres du Divin Qaldun.
    Et c'est ainsi qu'en ces lieux, Dobun le Bon Viseur demanda et prit pour femme Garance la Belle, née sur la rivière Limpide, fille de Bon Viseur des Vingt.

    10. À la suite de sa venue chez Dobun le Bon Viseur, Garance la Belle donna le jour à deux fils, Le Sorcier et Le Présage.

    11. Quant à Duva le Borgne, le frère aîné, il eut quatre fils. C'est alors qu'il mourut. Après la mort de Duva le Borgne, ses quatre fils, faisant peu de cas de leur oncle Dobun le Bon Viseur qu'ils ne considéraient pas comme de leur lignage, s'en séparèrent et nomadisèrent en l'abandonnant derrière eux. Ils prirent comme nom de clan les Quatre : ce sont eux qui devinrent la tribu des Quatre.

    12. Quelque temps plus tard, Dobun le Bon Viseur partit chasser sur les hauteurs de Toqocaq. Dans la forêt, il rencontra un homme de la tribu Uriangqai qui avait tué un cerf de trois ans et en faisait rôtir les côtes et les viscères.

    13. Dobun le Bon Viseur le salua et lui dit :
    ' Compagnon, une part de gibier !
    Je t'en donnerai ! ' répondit l'autre.
    Il garda pour lui la dépouille avec l'appareil respiratoire et donna toute la viande du cerf de trois ans à Dobun le Bon Viseur.

    14. Après avoir chargé le cerf sur son cheval, Dobun le Bon Viseur continua sa route quand, en chemin, il vit un pauvre homme qui marchait, traînant son fils derrière lui.

    15. ' De quel clan es-tu ? demanda Dobun le Bon Viseur. Je suis des Richards Ma'aliq, dit l'homme, je suis à bout de ressources. Donne-moi de la viande de ton gibier, et je te donnerai mon fils que voici. '

    16. À ces mots, Dobun le Bon Viseur coupa un cuissot du cerf de trois ans et le lui donna, puis il emmena le fils chez lui comme serviteur.

    17. Par la suite, Dobun le Bon Viseur mourut. Après sa mort, Garance la Belle, toute veuve qu'elle fût, mit au monde trois fils : leurs noms étaient Cerf le Dur, Taurin le Tors et Sanglier le Simplet.

    18. Le Présage et Le Sorcier, les deux fils nés précédemment de Dobun le Bon Viseur, parlaient en secret de leur mère Garance la Belle : ' Notre mère a mis au monde trois fils, alors qu'elle n'a ni mari ni frère ou cousin de celui-ci. Il n'y a, à la maison, que cet individu des Richards Ma'aliq : probablement ces trois fils sont-ils de lui. ' Leur mère, Garance la Belle, avait compris que ses fils parlaient d'elle à la dérobée.

    19. Un jour de printemps, tandis qu'elle faisait cuire de la viande de mouton séchée, elle fit asseoir en rang ses cinq fils, Le Présage, Le Sorcier, Cerf le Dur, Taurin le Tors et Sanglier le Simplet, puis elle leur donna un seul bois de flèche.
    ' Brisez-le ! ' dit-elle.
    Ils brisèrent sans difficulté ce seul bois de flèche.
    Ensuite, elle lia en faisceau cinq bois de flèches :
    ' Brisez-les ! ' dit-elle en les leur donnant.
    Ils prirent tour à tour les cinq bois de flèches liés ensemble : aucun des cinq ne parvint à les briser.

    20. Leur mère, Garance la Belle, déclara alors :
    ' Vous, mes fils Le Présage et Le Sorcier, vous parlez entre vous et vous me soupçonnez : ces trois enfants qui me sont nés, de qui et de quel clan sont-ils les fils ? Vos soupçons sont justes.

    21. Chaque nuit, un être [à la peau] jaune clair entrait par la clarté filtrant par l'ouverture à fumée ou le linteau de la yourte. Il frottait mon ventre et sa lumière pénétrait mon sein. Quand il sortait, c'est en rampant, tel un chien jaune, sur un rayon de lune ou de soleil qu'il sortait. Comment pourriez-vous parler d'eux à la légère ! Pour qui en saisit le sens, voilà un signe qu'ils sont des fils du Ciel,
    Comment les comparer
    Aux hommes à tête noire !
    Quand de tous ils seront les Rois,
    Alors les manants comprendront ! '

    22. Et Garance la Belle instruisit ses fils en ces termes :
    ' Vous, mes cinq fils, êtes nés de mon unique ventre. Si vous êtes chacun seul, comme ces cinq bois de flèches, comme eux, quiconque pourrait aisément vous briser. Mais si, comme ce faisceau de bois de flèches, vous êtes unis et en bon entente, qui pourrait aisément vous briser ? ' Alors mourut Garance la Belle, leur mère.

    23. Après la mort de leur mère, Garance la Belle, les frères se partagèrent à eux cinq leurs troupeaux et leurs biens. Le Présage, Le Sorcier, Cerf le Dur et Taurin le Tors prirent tous les quatre une part, mais à Sanglier le Simplet, qu'ils disaient stupide et ne considéraient pas de leur lignage, ils ne donnèrent aucune part.

    24. ' Je ne suis pas considéré comme étant du lignage, se dit Sanglier, alors à quoi bon rester ici ! '
    Il se dirigea au galop vers l'aval de la rivière Onan, monté sur un cheval blanc à crins noirs qui avait la queue pelée et une plaie au dos :
    ' S'il meurt, se dit-il, que je meure aussi ! S'il vit, que je vive aussi ! '
    Parvenu au bec du Marécage, il s'y construisit une hutte et vécut là de chasse.

    25. Un jour, il vit une femelle d'autour grise en train de dévorer le tétras-lyre noir qu'elle avait attrapé. Faisant un lacet avec les crins du cheval blanc aux crins noirs qui avait la queue pelée et une plaie au dos, il la captura et l'éleva.

    26. Lorsqu'il n'avait pas de nourriture à manger, Sanglier se met tait à l'affût, tirait le gros gibier que les loups cernaient au fond des ravins et s'en nourrissait avec eux. À nourrir ainsi son gosier et son autour, l'année s'acheva.

    27. Ce fut le printemps. À l'arrivée des canards sauvages, il fît jeûner son autour puis le lança.
    Il étala canards et oies sauvages
    En telle quantité que s'exhalaient
    À chaque souche leur fumet écœurant,
    À chaque branche leur odeur fétide.

    28. Arriva d'au-delà des crêtes boisées de Düiren une troupe de cens qui nomadisait en suivant le cours de la Serpentine. Dans la journée, une fois son autour lancé, Sanglier allait chez eux et buvait du koumys. Puis, le soir, il s'en revenait dormir dans sa hutte.

    29. Quand ces gens souhaitèrent avoir l'autour de Sanglier, il ne le donna point. Et ils continuèrent ainsi, sans que ces gens demandassent à Sanglier à qui il était et de quelle [tribu] il était, et sans que lui s'enquît de la leur.

    30. Son frère aîné, Cerf le Dur, se disant que son cadet Sanglier avait longé le fleuve Onan, s'en vint à sa recherche. Lorsqu'il s'enquit auprès des gens installés en aval de la Serpentine d'un homme comme ceci et comme cela, montant tel cheval,

    31. ces gens lui dirent :
    ' Il y a bien un homme et un cheval pareils à ceux dont tu t'enquiers ; l'homme possède un autour. Chaque jour, il vient chez nous, boit du koumys et s'en repart. Où passe-t-il la nuit, nous ne le savons pas. Lorsque souffle le vent du nord-ouest, le duvet et les plumes des canards et des oies que son autour a attrapés volent jusqu'ici comme flocons de neige dans la tempête. Il doit demeurer près d'ici. Voici l'heure où il vient. Attends le un moment. '

    32. Bientôt apparut un homme qui remontait la rivière Serpentine : c'était bien Sanglier. Quand son aîné Cerf le Dur l'eut vu et reconnu, il l'emmena, et tous deux se dirigèrent en amont de l'Onan.

    33. Tout en trottant derrière son frère Cerf le Dur, Sanglier lui dit :
    ' Aîné, aîné ! Il est bon qu'un corps ait une tête et qu'une robe ait un col. '
    Cerf le Dur ne sut que faire de ces paroles.

    34. Quand il les répéta, son frère aîné, ne sachant qu'en penser, ne dit mot. Avançant toujours, Sanglier dit encore les mêmes paroles. À ces mots, son aîné dit :
    ' Quelles sont ces mêmes et mêmes paroles que tu dis depuis tout à l'heure ?

    35. - Ces gens, répondit Sanglier, que nous avons vus tantôt sur la Serpentine sont tous égaux, sans supérieurs ni inférieurs, sans bons ni mauvais, sans queue ni tête ! Voilà des gens faciles. Emparons-nous d'eux !

    36. - Soit ! répondit à cela son aîné. S'il en est ainsi, dès que nous serons chez nous, entendons-nous avec nos frères et emparons-nous de ces gens ! '

    37. Parvenus chez eux, ils discutèrent entre eux, aînés et cadets, puis partirent à cheval. C'est Sanglier qu'ils firent galoper en éclaireur.

    38. Alors qu'il galopait en éclaireur, Sanglier s'empara d'une femme qui était au milieu de sa grossesse.
    ' De quelle tribu es-tu ? demanda-t-il.
    Je suis, répondit la femme, une Uriangqai Adangqan, des Serviteurs. '

    39. Les cinq frères s'emparèrent de ces gens et parvinrent ainsi à posséder troupeaux, provisions et serviteurs.

    40. La femme arrivée chez Sanglier au milieu de sa grossesse donna naissance à un fils. Comme il était issu d'étrangers, on l'appela L'Estranger. Il est l'ancêtre des Étrangers. Le fils de cet Étranger fut Le Tügü'ün, et celui de ce dernier, Loup le Musclé. Celui-ci eut pour fils Noir Duraille, qui eut pour fils Jamuqa. Ce sont eux qui formèrent le clan des Étrangers.

    41. Cette femme mit aussi au monde un fils né de Sanglier. Comme c'était une femme qu'on avait enlevée, on nomma l'enfant L'Enlevé. C'est l'ancêtre des Enlevés. Son fils fut Ciduqul le Lutteur, qui eut beaucoup d'épouses et dont la progéniture naissait en vaste nombre. Ce sont eux qui formèrent le clan des Vastes Enlevés.

    42. Du Présage est issu le clan des Présages, et du Sorcier, le clan des Sorciers. De Cerf le Dur est issu le clan des Durs, de Taurin le Tors, le clan des Tors, et de Sanglier le Simplet, le clan des Colverts.

    43. À Sanglier naquit, de son épouse promise, un fils appelé Qabici Courtejambe. Il prit aussi une suivante, venue dans la dot de la mère de ce Qabici le Preux, qui mit au monde un fils nommé Le Je'üren. Tout d'abord, celui-ci prenait part au sacrifice clanique.

    44. Mais quand Sanglier ne fut plus, [Qabici] allégua que, l'Uriangqai Adangqan étant continuellement dans la tente, Le Je'üren devait être de lui, et il l'exclut du sacrifice. Il prit pour nom de clan Je'üren : c'est l'ancêtre des Je'üren.

    45. Le fils de Qabici le Preux fut Vaste Tudun, qui eut lui-même sept fils : Durin le Brave, Duron, Dureux, Durard, Duret, Noiraud et Crécerelle le Preux.

    46. Le fils de Durin le Brave fut Qaidu, né de Mère Nomolun. Celui de Duron avait nom Le Seigneuret. Comme il aimait à se comporter en seigneur, il eut pour clan les Seigneurets. Le fils de Dureux s'appelait Le Vorace. Corpulent et d'un appétit vorace, il eut pour clan les Voraces.
    Les fils de Durard étaient [aussi] d'appétit vorace : ils formèrent les clans Voraces connus sous les noms de Grands Voraces et Petits Voraces. Les Voraces dits Voraces Virils et Voraces Renforts, ce sont eux.
    Comme les fils de Noiraud étaient mélangés comme des grains de céréales, sans queue ni tête, ils eurent pour nom Grains.
    Le fils de Duret avait nom Le Chicanier : comme il suscitait des chicanes entre aînés et cadets, son nom de clan fut les Chicaniers.
    Les fils de Crécerelle le Preux, appelés Le Germain et L'Ogre, formèrent les clans des Germains et des Ogres. De son épouse promise, Crécerelle le Preux eut deux fils, Le Siju'un et Le Boiteux.

    47. Les fils de Qaidu furent au nombre de trois : Riche Faucon le Terrible, Caraqai le Grand Secrétaire et Caujin Örtegei. Le fils de Riche Faucon le Terrible fut Mafflu le Sagace.
    Les descendants de Caraqai le Grand Secrétaire, Senggüm le Sage et [son fils] Ambaqai, formèrent le clan des Princes. D'une belle sœur, Caraqai le Grand Secrétaire eut un fils nommé Le Besüd, qui est à l'origine du clan des Besüd. Les fils de Caujin Örtegei formèrent les clans des Oronar, des Sonnaillers, des Arulad, des Nuits, des Qabturqas et des Geniges.

    48. Mafflu le Sagace eut deux fils : l'Empereur Qabul et Furtif Durard. Le fils de ce dernier fut Tir au Flanc le Preux.
    L'Empereur Qabul eut sept fils : l'aîné était Fille Barqaq, [puis venaient] Bartan le Preux, Bienheureux Münggür, l'Empereur Qutula, Hémione, Duraille et Renfort le Benjamin. Tels étaient les sept.

    49. Le fils de Fille Barqaq fut Vigilant le Cœur Vaillant. Il eut deux fils, Sagace le Bey et Prince, qui formèrent le clan des Cœurs Vaillants.

    50. Bartan le Preux eut quatre fils : Tavelure le Kiyan, Prince Servant, Neuvain le Preux, Ulcéreux le Benjamin.
    Le fils de Bienheureux Münggür fut Loup le Lutteur : c'est lui qui, lors du festin dans la forêt de l'Onan, entailla d'un coup l'épaule de Faste.

    51. Les fils de l'Empereur Qutula furent L'Hôte, Incapable et Or.
    Le fils de Hémione le Preux fut Grande Longévité, qui devint le seigneur des exempts Badai et Intrépide. Quant à Duraille et Renfort, ils n'eurent pas de descendance.

    52. L'Empereur Qabul régna sur tous les Mongols. Après l'Empereur Qabul, quoiqu'il eût sept fils, ce fut l'Empereur Ambaqai, fils de Senggüm le Sage, qui régna sur tous les Mongols, conformément aux paroles de l'Empereur Qabul.

    53. L'Empereur Ambaqai donna sa fille aux Tatar Airi'ud et Buiru'ud qui vivaient sur la rivière Ursi'un, entre les lacs Buir et Kölün. Alors qu'il s'y rendait pour conduire en personne sa fille, des fédérés Tatar le capturèrent. En route pour être livré à l'Empereur d'Or de Chine, l'Empereur Ambaqai envoya en messager Pêcheur, un Besüd :
    ' Tu diras à Qutula, d'entre les sept fils de l'Empereur Qabul, ainsi qu'à Prince Duraille, d'entre les dix fils : 'Quand vous serez les empereurs de tous, maîtres de la nation, gardez-vous bien, instruits par mon exemple, de conduire en personne votre fille ! J'ai été, moi, capturé par les Tatar. Efforcez-vous d'en obtenir réparation pour moi, jusqu'à ce que
    Les ongles de vos cinq doigts soient rognés
    Et vos dix doigts soient usés jusqu'à l'os !' '
    Et il le dépêcha.

    54. Vers cette époque, alors qu'il chassait au faucon sur la rivière Onan, Neuvain le Preux rencontra Grand Ciledü, des Bons Viseurs, qui avait pris une épouse chez les Olqunu'ud et la ramenait chez lui. Tendant le cou et jetant un regard à l'intérieur [du chariot], Neuvain aperçut une jeune femme d'une beauté sans pareille. Il retourna chez lui au grand galop et revint en conduisant son aîné, Prince Servant, et son cadet Ulcéreux le Benjamin.

    55. À leur arrivée, Ciledü prit peur. Il avait un [cheval] rapide à robe fauve. Il frappa la cuisse de son fauve, franchit une crête et s'enfuit au loin. Derrière lui, les trois se mirent aussitôt à sa poursuite. Ciledü contourna un éperon rocheux et revint sur ses pas jusqu'au chariot. Dame Hö'elün lui dit alors :
    ' As-tu compris qui sont ces trois individus ? Leur apparence diffère vraiment des autres : ils ont l'air d'en vouloir à ta vie.
    Si tu restes en vie,
    Il y a des filles au rideau n de chaque chariot,
    Il y a des dames dans chaque chariot noir !
    Si tu restes en vie,
    Fille ou dame tu trouveras !
    Nomme Hö'elün pareillement
    Celle qui aura nom différent.
    Sauve ta propre vie !
    Respire mon odeur et va ! ' dit-elle en ôtant sa chemise.
    Du haut de son cheval, il se pencha de côté et la prit. Les trois hommes avaient contourné l'éperon rocheux et arrivaient sur lui : Ciledü frappa la cuisse de son fauve rapide et s'enfuit prestement en direction de la rivière Onan.

    56. Les trois le poursuivirent et tentèrent de le rattraper, franchissant jusqu'à sept collines avant de s'en retourner. Neuvain le Preux mena par les rênes [le chariot de] Dame Hö'elün ; son frère aîné, Prince Servant, se plaça en tête tandis que son cadet, Ulcéreux le Benjamin, se tenait à côté des brancards. Tandis qu'ils avançaient, Dame Hö'elün disait :
    ' Voilà désormais
    Mon aîné Ciledü
    Le toupet flottant
    À contre vent
    Et l'estomac affamé
    Dans la steppe !
    Moi, avec mes tresses d'épousée
    Qui tombent l'une dans mon dos,
    Et l'autre sur ma poitrine,
    Qui pendent l'une en avant
    Et l'autre en arrière,
    Comment irais-je [à lui] à présent ? '
    Et comme elle se lamentait à grand bruit,
    À en agiter la rivière Onan,
    À en faire retentir bois et vallons,
    Ulcéreux le Benjamin, marchant à ses côtés, l'exhorta en ces termes :
    ' Celui que tu chéris
    A franchi bien des cols ;
    Celui que tu pleures
    A traversé bien des rivières !
    Tu as beau crier,
    S'il se retourne, il ne te verra point,
    Tu as beau chercher,
    Tu ne trouveras point son chemin.
    Tiens-toi tranquille ! '
    Et Neuvain emmena donc Dame Hö'elün dans sa yourte. Telle fut la manière dont Neuvain le Preux emmena Dame Hö'elün.

    57. Conformément au message par lequel l'Empereur Ambaqai avait désigné nommément Duraille et Qutula, tous les Mongols, ainsi que le clan des Princes, se rassemblèrent dans le vallon de Qorqonaq, sur l'Onan, et proclamèrent empereur Qutula. Emplis d'allégresse, les Mongols se réjouirent en dansant et en festoyant. Après avoir élevé Qutula au titre de roi, ils firent la ronde autour de l'Arbre Touffu de Qorqonaq, et ils dansèrent
    À s'en rompre les côtes,
    À s'en déboîter les genoux.

    58. Une fois devenu empereur, Qutula se lança, avec Prince Duraille, contre les Tatar. À treize reprises, ils livrèrent bataille aux Tatar Köton le Dogue et Flamme le Taureau, sans parvenir à tirer vengeance et à obtenir réparation pour l'Empereur Ambaqai.

    59. Puis, lorsque Neuvain le Preux revint après avoir soumis les Tatar Ferret le Conseiller, Vingt le Taureau et d'autres, Dame Hö'elün se trouvait enceinte. Et c'est alors qu'ils se trouvaient aux Sept Collines, sur l'Onan, que là, précisément, naquit l'Empereur Cinggis. À sa naissance, il vint au monde en serrant dans son poing droit un caillot de sang gros comme un astragale. Comme il était né au moment où on amenait le Tatar Ferret le Conseiller, on lui donna le nom de Ferret.

    60. De Hö'elün, épouse de Neuvain le Preux, naquirent quatre fils, Ferret, Molosse, Duret et Ferrement, ainsi qu'une fille appelée Ferrure. Quand Ferret avait neuf ans, Hôte le Molosse avait sept ans, Duret le Messager avait cinq ans, Ferrement le Benjamin avait trois ans et Ferrure était au berceau.

    61. Quand Ferret eut neuf ans, Neuvain le Preux se rendit chez les Olqunu'ud, le clan d'origine de Mère Hö'elün, accompagné de Ferret, afin de demander une fille aux oncles maternels de ce dernier. En chemin, entre les monts Cegcer et Ciqurqu, il rencontra Dei le Sagace des Onggirad.

    62. ' Chez qui te rends-tu, beau-frère Neuvain ? demanda Dei le Sagace.
    - Je vais demander une fille chez les Olqunu'ud, les oncles maternels de mon fils que voici, répondit Neuvain.
    - Ce fils-là, dit Dei le Sagace, c'est un fils
    Qui a du feu dans les yeux
    Et de l'éclat sur le visage !

    63. Beau-frère Neuvain, j'ai fait cette nuit un rêve. Un gerfaut volait en tenant dans ses serres le soleil et la lune. Il est venu se poser sur ma main. J'ai parlé de mon rêve à quelqu'un : 'On ne voit le soleil et la lune que de loin. Or, voilà que ce gerfaut les apportait dans ses serres et se posait sur ma main. C'est un bon signe qui est descendu [du Ciel], que présage-t-il de bon ?' ai-je dit.
    Beau-frère Neuvain, mon rêve montrait que tu allais venir, menant ton fils avec toi. C'est un bon rêve que j'ai fait là. De quel rêve s'agit-il, sinon que l'esprit tutélaire de vous autres, gens Kiyan, est venu m'indiquer [votre venue] ?

    64. Depuis les jours anciens, nous autres Onggirad
    Avons de belles descendantes,
    Avons des filles resplendissantes.

    Sans guerroyer contre les peuples,
    Lorsque vous deveniez roi,
    Nous installions sur les hauts chariots,
    Nos filles aux belles joues.

    Attelant de noirs chameaux mâles,
    Nous les faisions trotter jusqu'à vous
    Et, sur le siège de l'épouse royale,
    Les faisions s'asseoir avec vous.

    Sans guerroyer contre les nations,
    Nous élevions nos filles resplendissantes
    Et, sur les chariots à rideau,
    Nous les faisions monter.

    Attelant de mâles chameaux gris,
    Nous les emmenions vers vous
    Et, sur le siège élevé,
    Les asseyions à vos côtés.

    Depuis les jours anciens, nous autres Onggirad
    Avons des dames pour boucliers,
    Avons des filles pour suppliques.
    Nous vivons de la splendeur de nos filles,
    De la beauté de nos descendantes.

    65. Nos fils, nos garçons,
    Eux, veillent sur nos terres ;
    Nos filles, nos petites,
    Elles, offrent leur beauté.

    Beau-frère Neuvain, allons chez moi. Ma fille est encore jeune. Que mon beau-frère la voie donc ! ' dit Dei le Sagace, et il le conduisit vers sa tente, où ils mirent pied à terre.

    66. Quand il aperçut la fille, il vit une fille
    Qui avait de l'éclat sur le visage,
    Et du feu dans les yeux.
    Elle plut à son cœur. Âgée de dix ans, elle était d'un an l'aînée de Ferret. Son nom était Bleutée. Quand, le lendemain, après avoir passé la nuit, il demanda sa fille à Dei le Sagace, celui-ci déclara :
    ' Si l'on accorde une fille en la laissant beaucoup demander,
    Elle s'en trouvera rehaussée ;
    Si l'on accorde une fille en la laissant peu demander,
    Elle s'en trouvera rabaissée.
    Mais le destin d'une fille n'est pas de vieillir près de la porte qui l'a vue naître. Je te donnerai donc ma fille. Pars en laissant ton fils comme gendre chez moi ! ' dit-il, et ils se mirent tous deux d'accord.
    ' Je laisserai mon fils comme gendre, dit Neuvain le Preux. Mon fils pourrait être effrayé par les chiens : Beau-frère, ne laisse pas mon fils être effrayé par les chiens ! '
    Il lui donna en cadeau son cheval de main et, laissant Ferret comme gendre, s'en retourna.

    67. En chemin, il rencontra dans la steppe Jaune, non loin du mont Cegcer, des Tatar en train de festoyer. Comme il avait soif, il fit halte à leur festin. Ces Tatar le reconnurent :
    ' Voici qu'est venu Neuvain le Kiyan ', dirent-ils.
    Se remémorant avec rancune leur asservissement de jadis et mus par le désir de vengeance, ils l'empoisonnèrent, mêlant du poison à ce qu'ils lui donnèrent.
    En chemin, Neuvain le Preux se sentit mal. Après trois jours et trois nuits de route, il parvint chez lui, malade, et demanda :

    68. ' Mes entrailles me font souffrir... Qui se trouve alentour ? ' Lorsqu'on lui eut dit que Tavelé, le fils de Caraqa le Vieux, des Sonnaillers, était à proximité, il le fit venir :
    Tavelé, mon petit, lui dit-il, mes fils sont encore jeunes. J'avais laissé mon fils Ferret en gendre quand, sur le chemin du retour, j'ai été l'objet de la vengeance des Tatar... Mes entrailles me font mal... Prends soin de tes cadets, laissés si jeunes derrière moi, et de ta belle sœur aînée veuve. Ramène mon fils Ferret au plus vite, Tavelé, mon enfant... '
    À ces mots, il mourut.

     

    CHAPITRE II

    69. Se conformant aux paroles de Neuvain le Preux, Tavelé se rendit chez Dei le Sagace et lui dit :
    ' Mon aîné Neuvain languit de Ferret, et en a le cœur chagrin. Je suis venu pour ramener Ferret.
    - Si, répondit à cela Dei le Sagace, mon beau-frère languit de son fils, que celui-ci parte donc et, quand il l'aura vu, qu'il revienne promptement ! '
    Père Tavelé ramena Ferret.

    70. Ce printemps-là, quand Orbai et Soqatai, les deux reines de l'Empereur Ambaqai, partirent plus tôt que prévu pour les lieux [de culte] des ancêtres, Dame Hö'elün s'y rendit mais arriva avec retard. Comme elles avaient été la cause de son retard, Hö'elün déclara à Orbai et à Soqatai :
    ' Sous prétexte que Neuvain le Preux est mort, et parce que mes fils ne sont pas de grands [personnages], comment osez-vous nous faire arriver en retard à [la distribution de] la viande et [de] l'alcool provenant de la part des ancêtres ? Vous voilà prêts maintenant à en manger sous nos yeux et à nomadiser sans nous réveiller ! '

    71. À ces mots, les reines Orbai et Soqatai lui dirent :
    ' Ton destin n'est pas de recevoir quand on t'appelle,
    Ton destin est de manger si cela se trouve ;
    Ton destin n'est pas de recevoir quand on t'apporte,
    Ta règle est de manger si cela t'échoit.
    Est-ce sous prétexte que l'Empereur Ambaqai est mort qu'on en est venu, y compris toi, Hö'elün, à nous parler de la sorte ? '

    72. Usant de manigances, elles dirent :
    ' Vous autres, nomadisez en laissant ceux-là au campement, les mères et les fils ! Partez sans les emmener. '
    Dès le lendemain matin, Gros l'Envieux, Renfort le Capable et les autres Princes se mirent en route en suivant le cours de l'Onan. Ils levèrent le camp en abandonnant Dame Hö'elün, les mères et les fils. Quand Caraqa le Vieux, des Sonnaillers, tenta de les en empêcher, Renfort le Capable répondit :
    ' Les flots profonds sont taris,
    Les pierres claires sont brisées ! '
    Et il nomadisa.
    Caraqa le Vieux, comment nous en empêcherais-tu ! ' lui dirent-ils.
    Et, de derrière, ils lui percèrent l'échiné à coups de lance.

    73. Comme Caraqa le Vieux, rentré chez lui blessé, gisait en grandes souffrances, Ferret alla le voir. Caraqa le Vieux, des Sonnaillers, lui dit :
    ' Le peuple rassemblé par ton excellent père, tout notre peuple, ils l'ont pris et ils ont levé le camp. Quand j'ai voulu les en empêcher, voici ce qu'on m'a fait ! ' À ces mots, Ferret versa des larmes et sortit. Au moment où ils avaient nomadisé en les abandonnant, Dame Hö'elün, brandissant l'étendard, était en personne partie à cheval et en avait ramené une moitié. Mais les gens qu'elle avait ainsi ramenés ne restèrent pas et nomadisèrent sur les traces des Princes.

    74. Les aînés et les cadets Princes avaient nomadisé en abandonnant au campement la veuve, Dame Hö'elün, et ses enfants petits et grands, les mères et les enfants.
    Dame Hö'elün, femme avisée de naissance,
    Éleva ses enfants petits et grands.
    Attachant bien serrée sa coiffure d'épouse,
    Retroussant dans sa ceinture les pans de sa robe,
    Elle parcourait la rivière Onan en amont et en aval,
    Cueillait airelles et cerises sauvages,
    Et nourrissait jour et nuit leur gosier.
    Mère, la Dame, âme forte de naissance,
    Élevait ses fils bienheureux.
    Avec en main une pique en bois de cyprès
    Elle déterrait pour les nourrir la sanguisorbe et l'ansérine.
    Ces fils nourris par Mère, la Dame,
    De poireaux sauvages et de ciboule
    Accédèrent au rang de roi.
    Ces fils nourris de fruits sauvages
    Par Mère, la Dame, aux bons préceptes
    Devinrent des sages, piliers de la loi.

    75. Ces fils faméliques,
    Nourris d'ail vert et de ciboule
    Par la belle Dame,
    Devinrent de respectables dignitaires,
    Finirent en dignitaires virils,
    Devinrent virils et orgueilleux.
    ' Nourrissons notre mère ! ' se dirent-ils.
    Installés sur la berge de l'Onan maternelle,
    Ils confectionnèrent crochets et hameçons.
    Ils crochetaient et hameçonnaient
    De pitoyables poissons difformes,
    Ils tordaient des aiguilles en forme d'hameçon,
    Et hameçonnaient saumons et truites,
    Ils nouaient filets et nasses
    Et attrapaient le fretin au filet.
    Ainsi nourrirent-ils
    Leur mère en retour.

    76. Un jour, Ferret, Molosse, Cuirasse et Faste étaient tous quatre assis et tiraient les lignes, quand un vairon brillant mordit à l'hameçon. Cuirasse et Faste le ravirent à Ferret et à Molosse. S'en venant à la maison, Ferret et Molosse dirent à Mère, la Dame Hö'elün :
    ' Nos frères Cuirasse et Faste nous ont ravi le vairon brillant que nous avions péché à l'hameçon !
    - Mais qu'avez-vous donc ! dit-elle alors. Comment pouvez-vous vous comporter de la sorte entre frères !
    Nous n'avons d'autre ami que notre ombre,
    D'autre fouet que la queue de nos chevaux.
    Alors que nous nous demandons comment venger l'amère offense des aînés et cadets Princes, comment être en désaccord comme jadis les cinq fils de Mère Garance ? En voilà assez ! ' dit-elle.

    77. Mais cela ne contenta pas Ferret et Molosse :
    ' Hier déjà, ils nous ont ravi l'alouette que nous avions tirée avec une flèche à pointe de corne, et à présent, ils nous ont aussi ravi le vairon ! Comment pourrions-nous demeurer ensemble ? ' dirent-ils.
    Ils partirent, rabattant violemment la portière de feutre en sortant. Cuirasse était alors assis sur un monticule à surveiller leurs neuf hongres isabelle. Au moment où Ferret, embusqué par-derrière, et Molosse, embusqué par-devant, préparaient leurs arcs, Cuirasse les vit et s'adressa à eux :
    ' Alors que nous ne parvenons pas à en finir avec l'amère offense des aînés et cadets Princes, que nous nous demandons lequel en obtiendra réparation, pourquoi me considérer, vous autres, comme un cil dans les yeux, comme un corps étranger dans la bouche qui vous étouffe ?
    Quand nous n'avons d'autre ami que notre ombre,
    D'autre fouet que la queue de nos chevaux,
    Comment, vous autres, pouvez-vous nourrir de telles pensées ?
    Ne détruisez pas mon foyer ! Ne reniez pas Faste ! ' dit-il.
    Les jambes croisées, assis calmement, il attendit. Ferret et Molosse lui décochèrent leurs flèches, l'un par-devant, l'autre par-derrière, puis s'en allèrent.

    78. Lorsqu'ils rentrèrent chez eux, à la mine de ses deux fils, Mère Dame Hö'elün comprit :
    ' Ah, destructeurs !
    Eux qui jaillirent brutalement de ma chaleur, lui qui naquit en serrant dans son poing un caillot de sang noir !
    Vous avez détruit,
    Comme le chien molosse déchirant son délivre,
    Comme la panthère se jetant contre la roche,
    Comme le lion ne pouvant réprimer sa colère,
    Comme l'ogre avalant [sa proie] vivante,
    Comme le faucon se jetant sur son ombre,
    Comme le brochet gobant à la dérobée,
    Comme le chameau en rut mordant son petit au jarret,
    Comme le loup mettant à profit la tempête,
    Comme le canard mandarin mangeant sa couvée
    Quand il ne parvient pas à la faire avancer,
    Comme le chacal défendant sa tanière si l'on y touche,
    Comme le tigre qui saisit et ne lâche plus prise,
    Comme le chien de garde attaquant sauvagement !
    Quand nous n'avons d'autre ami que notre ombre,
    D'autre fouet que la queue [de nos chevaux],
    Alors que nous ne parvenons pas à en finir avec l'amère offense des aînés et cadets Princes, voilà comme vous agissez les uns envers les autres en vous demandant comment vivre ensemble ! '
    Et puisant parmi les paroles antiques, citant les paroles des anciens, elle blâma ses fils avec véhémence.

    79. Pendant ce temps, Gros l'Envieux, des Princes, se dit :
    ' Les petits souillons ont mué,
    Les petits baveux ont forci ',
    et il vint, à la tête de ses gardes de jour. Terrifiés, mères et fils, aînés et cadets, se réfugièrent dans la forêt épaisse. Alors que Faste cassait des branches et les traînait pour dresser une palissade, que Molosse tirait des flèches et que l'on cachait Duret, Ferrement et Ferrure dans un creux, les Princes crièrent d'une voix forte :
    ' Envoyez votre aîné Ferret ! Nous n'avons que faire de vous autres ! '
    À ces cris, [les siens] mirent Ferret sur un cheval et l'aidèrent à s'échapper. Il s'enfuit au cœur de la forêt. Voyant qu'il par tait, les Princes le prirent en chasse, mais lorsqu'il entra dans les épais fourrés des hauteurs de Tergüne, ils ne purent y pénétrer et se postèrent en surveillance aux alentours.

    80. Ferret passa trois jours et trois nuits dans ces fourrés. Décidé à en sortir, il avançait en menant son cheval par la bride lorsque sa selle se défit et tomba. Il se retourna et vit la selle, détachée, restée en arrière, alors que le poitrail était attaché et les sangles bouclées : ' Les sangles, passe encore, mais comment le poitrail pourrait-il se défaire ? N'est-ce pas le Ciel qui me retient ? ' se demanda-t-il.
    Retournant sur ses pas, il resta à nouveau trois jours et trois nuits. Alors qu'il tentait une nouvelle sortie par une trouée dans les fourrés, une roche blanche de la taille d'une tente tomba, obstruant le passage : ' N'est-ce pas le Ciel qui me retient ? ' se demanda-t-il.
    Retournant sur ses pas, il resta à nouveau trois jours et trois nuits. Il passa ainsi neuf jours et neuf nuits sans nourriture. ' Comment me laisserais-je mourir dans le déshonneur ? Je dois sortir ! ' se dit-il. Alors, avec son couteau à tailler les flèches, il coupa les arbres infranchissables entourant la roche blanche, de la taille d'une tente, qui obstruait la trouée.
    Au moment où il sortait, après avoir laissé son cheval se faufiler, les Princes étaient en train de le guetter. Ils s'emparèrent de lui et l'emmenèrent.

    81. Gros l'Envieux emmena Ferret et donna des ordres à son peuple. On lui fit passer une nuit à tour de rôle dans chaque campement.
    Au seizième jour du premier mois de l'été, à la pleine lune rousse, les Princes festoyèrent tous ensemble sur les bords de l'Onan. Au coucher du soleil, ils se dispersèrent. Un jeune homme, garçon chétif, avait emmené Ferret à la fête. Quand on dispersa les participants, Ferret arracha au garçon chétif [la chaîne de] sa cangue et, lui en ayant assené un coup sur le sommet du crâne, il prit ses jambes à son cou. Pensant que, s'il s'allongeait dans les bois bordant l'Onan, on le verrait, il se coucha sur le dos dans un haut fond de la rivière, laissant flotter sa cangue au fil de l'eau, le visage à découvert.

    82. Quand l'homme qui l'avait laissé échapper appela à grands cris : ' J'ai laissé le captif s'échapper ', les Princes dispersés se rassemblèrent. À la clarté de la lune qui éclairait comme en plein jour, ils battirent les bois de l'Onan.
    Vigilance le Jaune, des Emblèmes, passa justement par-là et le vit, couché sur le haut fond.
    ' C'est justement parce que tu es si astucieux qu'on dit
    Que tu as du feu dans les yeux
    Et de l'éclat sur le visage,
    Et que tu es si jalousé par tes aînés et tes cadets Princes !
    Reste couché ainsi : je ne te signalerai pas ! ' dit-il.
    Et il passa son chemin.
    Comme on parlait de retourner et de chercher encore une fois, Vigilance le Jaune dit :
    ' Fouillons en retournant chacun sur nos pas et regardons là où nous n'avons pas encore regardé !
    - D'accord ', dirent-ils.
    Lorsque chacun fouilla en retournant sur ses pas, Vigilance le Jaune repassa par-là :
    ' Tes aînés et tes cadets arrivent, aiguisant leur bouche et leurs dents. Reste couché ainsi et tiens bon ! '
    Et, ce disant, il passa son chemin.

    83. Quand on parla de retourner et de fouiller à nouveau, Vigilance le Jaune dit encore :
    Princes héritiers [du clan] des Princes ! Vous avez laissé échapper en plein jour l'homme tout entier. Comment le trouverions-nous à présent qu'il fait nuit noire ! Fouillons encore en retournant chacun sur nos pas, regardons là où nous n'avons pas encore regardé, puis dispersons-nous. Demain, quand il fera jour, nous nous rassemblerons et nous le chercherons. Où pourrait aller l'homme avec sa cangue ?
    - D'accord ', dirent-ils.
    Et comme ils fouillaient en revenant sur leurs pas, Vigilance le Jaune passa à nouveau par là :
    ' Nous sommes convenus, après avoir autant fouillé, de nous disperser et de reprendre nos recherches demain. Une fois que nous nous serons dispersés, mets-toi en quête de ta mère et de tes frères cadets. Comme je t'ai vu, ne raconte pas, si jamais quelqu'un t'apercevait, que tu as été vu ! ' dit-il. Et il disparut.

    84. Une fois que les Princes se furent dispersés, Ferret songea à part lui : ' Quand les Princes m'ont fait passer les nuits dans les familles à tour de rôle, et que j'ai dormi chez Vigilance le Jaune, ses fils Robuste et Roc, le cœur compatissant, sont venus me voir, la nuit, et m'ont laissé dormir en me débarrassant de ma cangue. Maintenant, c'est encore Vigilance le Jaune qui m'a vu et a passé son chemin sans me signaler. À présent, ceux-là mêmes me porteraient-ils secours ? ' se dit-il, et il suivit le cours de la rivière Onan à la recherche de la yourte de Vigilance le Jaune.

    85. Le signe distinctif de sa tente était que, une fois le lait de jument brassé à la louche, on y barattait le koumys la nuit durant, jusqu'au point du jour. Comme il avançait, l'oreille attentive à ce signe, il entendit le son du moussoir et arriva à la tente. Au moment où il entrait, Vigilance le Jaune l'interpella :
    ' Ne t'ai-je pas dit d'aller chercher ta mère et tes frères cadets ? Pourquoi es-tu venu ici ? '
    Ses fils, Robuste et Roc, dirent alors :
    ' Quand l'émerillon accule le petit oiseau dans un buisson, ce buisson le sauve. Comment, à présent, traiter ainsi celui qui est venu vers nous ? '
    Fâchés des paroles de leur père, ils le débarrassèrent de sa cangue et la brûlèrent dans le foyer. Ils le firent monter dans le chariot plein de laine derrière la tente et, recommandant à leur sœur cadette, appelée Duraille, de n'en souffler mot à âme qui vive, ils la chargèrent de prendre soin de lui.

    86. Au troisième jour, les Princes dirent :
    ' Quelqu'un l'a certainement caché : qu'on fouille parmi nous ! '
    Et ils fouillèrent. Ils fouillèrent dans la tente de Vigilance le Jaune, dans ses chariots et jusque sous son lit. Ils grimpèrent sur le chariot rempli de laine et, à force de retirer la laine qui se trouvait près de l'ouverture, ils étaient sur le point d'atteindre les pieds [de Ferret], lorsque Vigilance le Jaune s'écria :
    ' Comment quelqu'un pourrait-il supporter d'être couché dans cette laine par une telle chaleur ! '
    Les fouilleurs descendirent et s'éloignèrent.

    87. Après leur départ, Vigilance le Jaune déclara :
    ' Il s'en est fallu de peu que tu nous fasses éparpiller comme cendres au vent ! À présent, pars à la recherche de ta mère et de tes frères cadets ! '
    Lui donnant à monter une jument bréhaigne fauve à bouche blanche, on fît cuire un agneau qui avait tété deux mères et on lui prépara deux sacs en peau, un petit et un grand ; on ne lui donna ni selle ni briquet, mais on lui donna un arc et deux flèches. Et, ainsi équipé, on le renvoya.

    88. Une fois en route, Ferret parvint à l'endroit où les siens s'étaient retranchés dans la forêt. Suivant les foulées dans l'herbe, il remonta sur leurs traces la rivière Onan jusqu'à l'endroit où le Kimurqa, petit cours d'eau venu de l'ouest, s'y jette. Remontant ce ruisseau, il suivit leur piste et les rencontra, alors qu'ils se trouvaient sur les hauteurs de Qorcuqui, vers l'Éperon Jaspe, sur le Kimurqa.

    89. Quand ils se furent rejoints en ces lieux, ils partirent et allèrent s'établir au lac Bleu des [monts] Cœur Noir, sur le ruisseau Senggür, dans les monts du Lézard, sur le versant sud du Divin Qaldun. Là, ils tuaient des marmottes, des souris des bouleaux, et s'en nourrissaient.

    90. Un jour, des voleurs survinrent qui virent près de la tente les huit chevaux hongres à robe isabelle. Ils les dérobèrent et s'éloignèrent. Ferret et les siens étaient à pied : ils avaient beau les voir, ils n'en furent pas moins distancés. Faste était parti à la chasse à la marmotte, monté sur l'alezan doré à la queue coupée et au poil clairsemé. Vers le soir, après le coucher du soleil, il chargea les marmottes sur l'alezan doré à la queue coupée et au poil clairsemé, et [son chargement] bringuebalant, revint à pied en le menant par la bride. Quand on lui apprit que des voleurs avaient emporté les hongres à la robe isabelle, Faste déclara :
    ' Je vais les rattraper ! '
    À ces mots, Molosse lui dit :
    ' Tu n'en seras pas capable : c'est moi qui les rattraperai ! '
    Ferret dit alors :
    ' Vous n'en serez pas capables : c'est moi qui les rattraperai ! '
    Monté sur l'alezan doré à la queue coupée et au poil clair semé, il suivit leur piste grâce aux foulées sur l'herbe. Au bout de trois jours et trois nuits, il rencontra, tôt le matin, au milieu d'une grande manade de chevaux, un jeune homme à l'air avenant occupé à traire une jument.
    Quand il s'enquit des hongres à la robe isabelle, le jeune homme répondit :
    ' Ce matin, avant le lever du soleil, des voleurs chassant devant eux huit hongres à robe isabelle sont passés par ici. Je vais te montrer leurs traces ', dit-il.
    Il lui fit relâcher l'alezan doré à la queue coupée et lui donna à monter un blanc au dos noir. Lui-même chevauchait un fauve rapide. Sans même aller chez lui, il recouvrit ses outres et récipients en peau et les laissa dans la steppe.
    ' Compagnon, dit-il, tu surviens en proie à de grands embarras. Les embarras d'un homme viril sont les mêmes pour tous, je crois bien ! Pour toi, j'agirai en compagnon. Mon père a nom Naqu le Riche, et quant à moi, je suis son seul fils. Mon nom est Bo'orcu. '
    Ils suivirent les traces des hongres à la robe isabelle trois jours et trois nuits durant. Au soir, comme les rayons obliques du soleil couchant éclairaient les collines, ils arrivèrent au camp circulaire d'une tribu. Ils aperçurent les huit hongres à la robe isabelle, qui étaient à l'herbage aux abords du camp circulaire.
    ' Compagnon, dit Ferret, tu restes ici : moi, je sortirai en chassant devant moi les hongres à robe isabelle qui sont là-bas. ' À quoi Bo'orcu répondit :
    ' Je suis venu parce que je voulais agir en compagnon : comment donc resterais-je ici ? '
    Tous deux firent irruption au galop puis sortirent en poussant devant eux les hongres à robe isabelle.

    91. Derrière eux, les uns après les autres, des hommes arrivèrent à leur poursuite. Monté sur un cheval blanc, un cavalier tenant une perche-lasso à la main parvint seul à leur hauteur :
    ' Compagnon, dit Bo'orcu, donne-moi l'arc et les flèches, je vais tirer sur lui !
    - Garde-toi de mettre ta vie en péril pour moi ! répondit Ferret. C'est moi qui tirerai. '
    Et, se retournant, il lui décocha une flèche. L'homme au cheval blanc s'arrêta en faisant des signes avec sa perche-lasso. Ses compagnons, derrière lui, le rejoignirent. Le soleil se coucha. Le crépuscule tomba. Les poursuivants ne furent plus que des ombres. Ils s'arrêtèrent et furent distancés.

    92. Cette nuit-là, il ne dormirent pas, ni les trois jours ni les trois nuits suivants. Une fois qu'ils furent arrivés, Ferret déclara :
    ' Compagnon, sans toi aurais-je jamais repris ces chevaux ? Partageons-les ! Combien en veux-tu ?
    Me disant, répondit Bo'orcu, que toi, un bon compagnon, survenais en proie à de grands embarras, j'ai lié compagnonnage et je suis venu dans l'intention de rendre service à un bon compagnon. Devrais-je maintenant prendre mon butin ? Mon père a pour nom Naqu le Riche et je suis son fils unique : ce que mon père a accumulé me reviendra. Je ne veux pas [de ces chevaux]. Sinon, quelle sorte d'aide serait la mienne ! Je n'en veux pas ! ' dit-il.

    93. Ils parvinrent à la yourte de Naqu le Riche. Ce dernier avait perdu son fils Bo'orcu et était en pleurs. À leur arrivée soudaine et à la vue de son fils, il pleura et le rabroua tout à la fois. Son fils Bo'orcu lui dit :
    ' Voilà ce qui s'est passé : ce bon compagnon est survenu dans ion grand embarras. Me faisant son compagnon, je suis parti avec lui et me voici maintenant de retour. ' Là dessus, il partit à cheval et rapporta les outres et récipients en peau qu'il avait recouverts dans la steppe. À l'intention de Ferret, ils tuèrent un agneau ayant tété deux brebis, qu'ils lui donnèrent comme provision de route, posèrent à l'avant de sa selle une grande outre et le ravitaillèrent. Naqu le Riche déclara :
    ' Vous êtes deux jeunes hommes : soyez attentifs l'un à l'autre et, désormais, ne vous abandonnez jamais l'un l'autre ! ' Ferret se mit en route et arriva chez lui, sur le ruisseau Senggür, après trois nuits et trois jours de voyage. En le voyant, sa mère Hö'elün, Molosse et les cadets, qui étaient dans l'inquiétude, furent remplis de joie.

    94. De là, Ferret et Faste partirent en remontant la rivière Kerülen pour chercher Dame Bleutée, [fille] de Dei le Sagace, dont il [Ferret] était séparé depuis qu'il l'avait vue, à l'âge de neuf ans. C'est là, entre le mont Cegcer et le mont Ciqurqu, que vivait l'Onggirad Dei le Sagace.
    Grandement réjoui à la vue de Ferret, Dei le Sagace lui dit :
    ' Connaissant la jalousie de tes aînés et cadets Princes, je me tourmentais, en proie à une très vive inquiétude. Enfin je te vois ! '
    Il unit à lui Dame Bleutée et l'escorta [vers sa nouvelle de meure]. Tandis qu'il l'escortait, en cours de route, Dei le Sagace rebroussa chemin à partir du coude d'Uraq Jöl, sur la Kerülen. Son épouse, la mère de Dame Bleutée, avait nom Cotan. Conduisant sa fille, Cotan l'amena au ruisseau Senggür, dans les monts du Lézard, où se trouvait [sa nouvelle demeure].

    95. Après avoir laissé Cotan s'en retourner, Ferret envoya Faste inviter Bo'orcu à lier compagnonnage. Bo'orcu laissa Faste délivrer le message, puis, sans en souffler mot à son père,
    Il enfourcha un alezan doré au garrot renflé,
    Posa sa cape brune en travers de sa selle,
    et s'en vint avec Faste. Telle fut la manière dont, par suite d'avoir agi en compagnon, [Bo'orcu] lia compagnonnage.

    96. Quittant leur campement du ruisseau Senggür, ils s'établirent sur l'escarpement du Vieux Grisard, aux sources de la rivière Kerülen.
    Lors de sa visite, Cotan avait apporté en cadeau, pour la mère [de son gendre], une pelisse de zibeline noire. Ferret, Molosse et Faste prirent cette pelisse et partirent.
    ' Jadis, leur dit Ferret, mon père, le Roi Neuvain, et le Roi Ong, de la tribu des Corbeaux, se sont déclarés alliés jurés. Celui qui se dit l'allié juré de mon père est donc comme mon père. '
    Sachant que le Roi Ong se trouvait dans la Forêt Noire, sur la Toula, ils s'y rendirent. À son arrivée chez le Roi Ong, Ferret lui parla en ces termes :
    ' Jadis, mon père et toi vous êtes déclarés alliés jurés. Tu es donc un peu comme mon père. Ayant pris femme, je t'apporte le cadeau de première rencontre de l'épouse à ses beaux-parents. '
    Et, là-dessus, il lui offrit la pelisse de zibeline.
    Fort réjoui, le Roi Ong répondit :
    ' En retour de la pelisse de zibeline noire,
    Je rassemblerai pour toi ton peuple séparé,
    En retour de la pelisse de zibeline,
    Je reconstituerai pour toi ton peuple dispersé !
    Que [ces paroles] demeurent à jamais
    Au fond de mes reins,
    Au creux de ma poitrine ! '

    97. Sur le chemin du retour, ils se trouvaient à l'escarpement du Vieux Grisard quand arriva du Divin Qaldun un Uriangqai, Le Vieux des Serviteurs, qui portait sur le dos son soufflet de forgeron et conduisait son fils appelé Jelme. Le Serviteur dit :
    ' Lorsque vous vous trouviez aux Sept Collines sur l'Onan, j'ai offert, à la naissance de Ferret, des langes de zibeline. De même, j'ai donné mon fils Jelme que voici. Comme il était encore petit, j'étais reparti avec lui. À présent, laisse Jelme poser ta selle, laisse-le ouvrir ta porte ! ' dit-il, et il lui donna [son fils].

    98. Ils avaient établi leur campement à l'escarpement du Vieux Grisard, aux sources de la rivière Kerülen, quand, un matin très tôt, dans la clarté jaunâtre du petit jour, Grand-mère Fauvine, qui servait dans la demeure de Mère Hö'elün, se leva et dit :
    ' Mère, mère ! Levez-vous en toute hâte ! Le sol tremble, on entend un grondement... Ne serait-ce pas ces terrifiants Princes qui arrivent ? Mère, levez-vous promptement !

    99. - Réveille les garçons, vite ! ' dit Mère Hö'elün.
    Elle se leva en toute hâte. Ferret et les autres garçons se levèrent en hâte et attrapèrent leurs chevaux : Ferret enfourcha un cheval ; Mère Hö'elün enfourcha un cheval ; Molosse enfourcha un cheval ; Duret, Ferrement le Benjamin, Faste, Bo'orcu, Jelme, tous enfourchèrent un cheval ; Mère Hö'elün installa Ferrure à l'avant de la selle, contre son sein ; on prépara une monture de rechange. Pour Dame Bleutée, il manqua un cheval.

    100. Ferret, les aînés et les cadets, galopaient. Il était encore tôt quand ils montèrent en direction du Divin [ Qaldun].
    Grand-mère Fauvine, voulant cacher Dame Bleutée, la fit grimper dans un chariot noir et y attela un bœuf à la croupe pie. Elle remontait la rivière Serpentine, dans le crépuscule du petit jour, lorsque des guerriers arrivèrent au trot au devant d'elle :
    ' De quelle tribu es-tu ? questionnèrent-ils.
    - Je suis à Ferret. Je reviens de tondre les moutons à la Grande Tente et je m'en retourne chez moi ', dit-elle.
    Ils demandèrent alors :
    Ferret est-il dans sa tente ? À quelle distance est-elle ?
    - La tente est près d'ici, répondit Fauvine, mais je ne sais si Ferret s'y trouve ou non. Je me suis levée et je suis partie d'une tente de derrière. '

    101. Les guerriers venaient à peine de s'éloigner au trot, et Grand-mère Fauvine, frappant le bœuf à la croupe pie, de repartir en toute hâte, quand l'essieu de la charrette lâcha d'un coup.
    ' Nous avons cassé notre essieu ! Allons à pied et entrons en courant dans la forêt ! ' se dirent-elles.
    A ce moment précis, ces mêmes guerriers survinrent au trot, portant en croupe la mère de Faste, les jambes ballantes.
    ' Que transportez-vous dans ce chariot ? demandèrent-ils.
    Je transporte de la laine ', dit Grand-mère Fauvine.
    Les plus âgés des guerriers dirent :
    ' Cadets, fils, descendez et allez voir ! '
    Les cadets et les fils mirent pied à terre. Quand ils ôtèrent la porte du chariot couvert, ils trouvèrent à l'intérieur une dame assise ; ils la tirèrent hors du chariot et la firent descendre. La prenant en croupe, ainsi que Fauvine, ils montèrent en direction du Divin Qaldun à la poursuite de Ferret, en suivant ses traces sur l'herbe foulée.

    102. Sur ses trousses, ils firent par trois fois le tour du Divin Qaldun sans parvenir à s'emparer de lui. Déviant de leur route tantôt par ici, tantôt par là, car la forêt malaisée, avec sa boue où l'on enfonce, formait des fourrés difficiles où même un serpent repu, l'eût-il tenté, n'aurait pu se glisser, ils le pourchassèrent sans parvenir à s'emparer de lui.
    Ceux-là étaient trois [clans des] Bons Viseurs. Ces trois Bons Viseurs - Fixe, des Bons Viseurs d'Uda, Cheveux Roux, des Bons Viseurs d'Uvas, et Darmala des Qa'ad, des Bons Viseurs de Qa'ad -, prétextant que Mère Hö'elün avait été enlevée par rapt à Ciledü, étaient venus à présent en tirer vengeance.
    ' Aujourd'hui, dirent les Bons Viseurs, nous avons pris leurs femmes en compensation pour Hö'elün. Nous avons pris notre compensation ! '
    Ils descendirent du Divin Qaldun et retournèrent chez eux.

    103. Ferret, se demandant si les trois Bons Viseurs étaient bien retournés chez eux ou s'ils étaient embusqués, envoya Faste, Bo'orcu et Jelme sur les arrières des Bons Viseurs trois jours durant, afin de se rendre compte.
    Comme les Bons Viseurs s'étaient éloignés, Ferret descendit des hauteurs du Divin. Il se frappa la poitrine et déclara :
    ' Parce que Grand-mère Fauvine entend
    En se faisant belette,
    Parce qu'elle voit
    En se faisant hermine,
    J'ai sauvé ma personne tout entière !
    Avec mon cheval entravé par la longe,
    Je suis allé par les sentes des cerfs ;
    D'un abri de saules faisant ma demeure,
    J'ai gravi les hauteurs du Divin.
    Dans le Divin Qaldun,
    J'ai épargné ma vie semblable à celle d'un pou.
    Soucieux de ma seule vie,
    Avec mon seul cheval,
    Je suis allé par les sentes des élans ;
    D'un abri de branchages faisant ma demeure,
    J'ai gravi les hauteurs du Qaldun. Dans le Divin Qaldun,
    J'ai préservé ma vie semblable à celle d'une hirondelle.
    J'ai eu de grandes frayeurs.
    Chaque matin, je ferai des onctions rituelles au Divin Qaldun,
    Chaque jour, je lui adresserai ma prière.
    Que les descendants de mes descendants le sachent ! ' dit-il. Tourné vers le soleil, il suspendit sa ceinture à son cou et laissa pendre son chapeau au bout de son bras. Se frappant la poitrine, il s'agenouilla à neuf reprises en direction du soleil, puis il offrit libations et prières.

     

    CHAPITRE III

    104. Ils discutèrent brièvement, puis Ferret, Molosse et Faste se rendirent auprès du Roi Ong Gerfaut, des Corbeaux, qui se trouvait alors dans la Forêt Noire sur la Toula. ' Les trois Bons Viseurs, dit Ferret, sont arrivés quand nous n'étions pas sur nos gardes et se sont emparés de ma femme. Je suis venu demander au Roi mon père qu'il sauve pour moi ma femme ! '
    À ces paroles, le Roi Ong Gerfaut répondit :
    ' Ne t'ai-je pas dit l'an passé, quand tu m'apportas la pelisse de zibeline et que tu m'en revêtis en disant : 'Je te considère comme mon père, toi qui, du temps de mon père, t'étais déclaré son allié juré', ne t'ai-je pas dit alors :
    'En retour de la pelisse de zibeline,
    Je reconstituerai pour toi ton peuple dispersé !
    En retour de la pelisse de zibeline noire,
    Je rassemblerai pour toi ton peuple séparé !
    Que [ces paroles] demeurent à jamais
    Au creux de ma poitrine,
    Qu'elles demeurent à jamais
    Au fond de mes reins !'
    L'heure de tenir parole est à présent venue :
    En retour de la pelisse de zibeline,
    Je sauverai pour toi Bleutée ta dame,
    Dussé-je anéantir tous les Bons Viseurs ;
    En retour de la pelisse de zibeline noire,
    Nous briserons tous les Bons Viseurs
    Et te retournerons Bleutée ton épouse !
    Dépêche un messager et fais savoir au cadet Jamuqa, qui se trouve dans le vallon de Qorqonaq, que je partirai d'ici avec deux myriades, qui formeront l'aile droite. Que le cadet Jamuqa se mette en route avec deux myriades formant l'aile gauche ! Que Jamuqa convienne de l'heure et du lieu de notre jonction ! ' dit-il.

    105. Ferret, Molosse et Faste revinrent de chez le Roi Gerfaut. Une fois arrivés chez eux, Ferret dépêcha Molosse et Faste auprès de Jamuqa :
    ' Rapportez ceci à l'allié juré Jamuqa, les envoya-t-il dire :
    'Les trois Bons Viseurs sont venus
    Et m'ont laissé avec mon lit vide ;
    Ne sommes-nous pas d'une seule vaste parenté ?
    Comment en tirer vengeance ?
    Ils ont brisé ma poitrine ;
    Ne sommes-nous pas parents par le foie ?
    Comment en tirer compensation ?' '
    Et il les dépêcha. Telles étaient les paroles qu'il envoya dire à l'allié juré Jamuqa.
    De surcroît, il les envoya rapporter en ces termes les propos tenus par le Roi Gerfaut des Corbeaux :
    ' 'En considération du bien qui m'a été fait autrefois par ton père le Roi Neuvain, j'agirai en compagnon. Je partirai en campagne avec deux myriades formant l'aile droite. Envoie prévenir le cadet Jamuqa : qu'il se mette en route avec deux myriades. Pour ce qui est de l'heure et du lieu de notre jonction, que le cadet Jamuqa en décide !' '
    Jamuqa acheva d'écouter ces messages, puis il déclara :
    ' Mon cœur souffre
    D'apprendre que l'allié juré Ferret
    A maintenant un lit vide ;
    Mon foie souffre
    D'apprendre que sa poitrine est brisée.
    J'assouvirai notre vengeance,
    J'anéantirai les Bons Viseurs d'Uda
    Et les Bons Viseurs d'Uvas,
    Je sauverai Dame Bleutée !
    Tirant compensation pour cela,
    Je briserai tous les Bons Viseurs de Qa'ad,
    Je ramènerai Dame Bleutée !
    Ce Fixe, qui tremble
    À la moindre claque sur un quartier de selle,
    Qu'il prend pour un bruit de tambour,
    Doit se trouver présentement
    Dans la steppe du Chameau Mâle.
    Ce Cheveux Roux, qui fait volte-face
    À la moindre agitation d'un couvercle de carquois,
    Doit se trouver présentement
    Au bec de Talqun, entre l'Orqon et la Selenga.
    Ce Darmala des Qa'ad, qui gagne la noire forêt
    Dès que volette le moindre panicaut,
    Doit se trouver présentement
    Dans la steppe de Qaraji.
    Allant maintenant au plus court,
    Coupons par la rivière Kilqo :
    Si tant est que la laîche a poussé d'abondance,
    Nouons avec des radeaux et entrons dans l'eau,
    Tombons sur le feutre de l'ouverture à fumée
    De ce tremblant de Fixe,
    Écrasons, fracassé, son linteau vénéré,
    Détruisons femmes et fils
    Jusqu'au dernier d'entre eux !
    Écrasons, brisé en deux, son seuil sacré,
    Détruisons son peuple tout entier
    Jusqu'à ce qu'il n'en reste plus ! '

    106. Jamuqa dit encore :
    ' À l'allié juré Ferret et à l'aîné, le Roi Gerfaut, dites que,
    Pour ma part,
    J'ai aspergé mon visible étendard,
    J'ai battu mon tambour tonitruant
    Tendu d'une peau de taureau noir ;
    Enfourchant mon noir coursier,
    Revêtu de ma robe cuirassée,
    J'ai saisi ma lance solide,
    J'ai encoche ma flèche pointue.
    Me voici prêt à partir à cheval
    Combattre les Bons Viseurs de Qa'ad !
    Dites-le-leur !
    J'ai aspergé mon long et visible étendard,
    J'ai battu mon tambour assourdissant
    Tendu d'une peau de bovin noir ;
    Enfourchant mon coursier au dos noir
    Revêtu de mon armure de cuir,
    J'ai saisi mon sabre bien emmanché,
    J'ai encoche ma flèche au talon encoche.
    Me voici prêt à me battre à mort
    Contre les Bons Viseurs d'Uda !
    Dites-le-leur !
    Quand il se mettra en route, que le Roi Gerfaut vienne par le versant sud du Divin Qaldun après être passé par le camp de l'allié juré Ferret. Nous nous rencontrerons au Bo'orji du Chamelon, vers les sources de la rivière Onan.
    Quant à moi, je partirai d'ici et remonterai la rivière Onan : là se trouve le peuple de l'allié juré. Avec deux myriades, l'une provenant du peuple de l'allié juré, l'autre d'ici, je remonterai la rivière Onan et je ferai ma jonction avec vous au point de rencontre, au Bo'orji du Chamelon ! '
    Il les envoya rapporter ses paroles.

    107. Molosse et Faste s'en revinrent et rapportèrent à Ferret les paroles de Jamuqa. Il en fit part au Roi Gerfaut. Quand le Roi Gerfaut eut été avisé des paroles de Jamuqa, il se mit en route avec deux myriades.
    Au moment de partir en campagne, le Roi Gerfaut se dit que, s'il se dirigeait vers l'escarpement du Vieux Grisard, sur la Kerülen, au sud du Divin Qaldun, Ferret qui se trouvait alors à l'escarpement du Vieux Grisard serait sur la route. Faisant un écart, il nomadisa en amont de la Serpentine et fit halte au sud du Divin Qaldun, sur le ruisseau de Nacre.
    De là-bas, Ferret leva des troupes. Pendant que le Roi Gerfaut, avec une myriade, et son cadet Jaqa l'Accompli, avec une autre, en tout deux myriades, étaient campés aux Rangées d'Acacias, sur la rivière Kimurqa, Ferret les y rejoignit et fit halte.

    108. Ferret, le Roi Gerfaut et Jaqa l'Accompli se rassemblèrent et, de là, se mirent en route. Lorsqu'ils parvinrent au Bo'orji du Chamelon, aux sources de l'Onan, Jamuqa était déjà arrivé au point de rencontre depuis trois jours.
    Quand Jamuqa aperçut les troupes de Ferret, du Roi Gerfaut et de Jaqa l'Accompli, il disposa ses troupes en ordre de bataille. Ceux-là, Ferret, le Roi Gerfaut et Jaqa l'Accompli, rangèrent aussi leurs troupes. Ils arrivèrent à hauteur les uns des autres : alors seulement se reconnurent-ils.
    ' N'étions-nous pas convenus, dit Jamuqa, de ne pas être en retard
    Au lieu de rencontre, même par la tempête,
    À l'assemblée, même par temps de pluie ?
    Un 'oui' mongol
    Ne vaut-il pas promesse solennelle ?
    Nous étions convenu d'exclure de nos rangs
    Quiconque manquerait à son 'oui'. '
    À ces paroles de Jamuqa, le Roi Gerfaut répondit :
    ' Que le cadet Jamuqa décide lui-même du blâme et de la sanction pour nous être trouvés au point de rencontre avec trois jours de retard ! ' dit-il. La discussion du blâme pour le retard en resta là.

    109. Ils se mirent en route depuis le Bo'orji du Chamelon et par vinrent à la rivière Kilqo. Après l'avoir traversée en nouant des radeaux, là, dans la steppe du Chameau Mâle, ils tombèrent sur le feutre de l'ouverture à fumée de Fixe le Bey,
    Ecrasèrent, fracassé, son linteau vénéré,
    Et s'emparèrent des femmes et des fils
    Jusqu'au dernier d'entre eux ;
    Ils écrasèrent, brisé en deux, son seuil sacré,
    Et s'emparèrent de son peuple tout entier
    Jusqu'à ce qu'il n'en reste plus !
    [Ils auraient dû] arriver tandis que Fixe le Bey était encore couché. Or, des pêcheurs, trappeurs de zibelines, chasseurs, gens laissés sur la rivière Kilqo, dirent que l'ennemi arrivait. Marchant toute la nuit, ils allèrent porter la nouvelle. Quand ils en eurent connaissance, Fixe et Cheveux Roux des Bons Viseurs d'Uvas se regroupèrent. Ils suivirent le cours de la Selenga et, pénétrant dans la vallée de la Bargouzine, ils s'enfuirent en petit nombre.

    110. Tandis que le peuple des Bons Viseurs, dans une grande confusion, partait en pleine nuit en suivant le cours de la Selenga, toute la nuit durant nos troupes poursuivirent et pillèrent sans discontinuer ces Bons Viseurs qui fuyaient en désordre.
    Avançant au milieu de la confusion de ces fuyards, Ferret appelait à grands cris : ' Bleutée ! Bleutée ! ', quand il la rencontra. Dame Bleutée se trouvait parmi ces gens fuyant en désordre. Elle entendit la voix de Ferret, le reconnut et, descendant du chariot, elle courut vers lui. Dans la nuit, Dame Bleutée et Fauvine distinguèrent toutes deux les rênes et l'écheveau de la longe de Ferret et s'en saisirent. Il y avait clair de lune. Apercevant [Bleutée], il la reconnut et ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.
    La même nuit, Ferret envoya dire au Roi Gerfaut et à l'allié juré Jamuqa :
    ' J'ai trouvé ce que je cherchais. Ne continuons pas toute la nuit : faisons halte ici. '
    Le peuple des Bons Viseurs, qui fuyait dans une grande confusion, passa la nuit campé au milieu du chemin où, affolé, il avançait dans la nuit.
    Telle fut la manière dont Ferret retrouva Dame Bleutée et la sauva des Bons Viseurs.

    111. À l'origine, les trois Bons Viseurs, Fixe le Bey, des Bons Viseurs d'Uda, Cheveux Roux, des Bons Viseurs d'Uvas, et Darmala des Qa'ad, des Bons Viseurs de Qa'ad, étaient partis avec trois cents hommes obtenir compensation de ce que, jadis, Neuvain le Preux avait enlevé par force Mère Hö'elün à Grand Ciledü, frère cadet de Fixe le Bey.
    Quand ils avaient cerné Ferret en faisant par trois fois le tour du Divin Qaldun, ils avaient pris en compensation Dame Bleutée et en avaient confié le soin à Gaillard le Lutteur, frère cadet de Ciledü. Comme Gaillard le Lutteur en avait, depuis, pris soin, il dit, au moment de prendre la fuite :
    ' Se nourrir de morceaux de peau
    Est le destin du noir corbeau,
    Et cependant, d'oies et de grues
    Il aspire à se nourrir.
    Moi, vil Gaillard querelleur,
    J'ai voulu porter la main sur la noble dame
    Et j'ai, de tous les Bons Viseurs, causé la perte !
    Moi, vil Gaillard vulgaire,
    Voici que j'ai mis en péril ma tête noire !
    Je veux sauver ma seule vie
    En me glissant dans les gorges obscures !
    Vers qui me tourner comme bouclier ?
    Se nourrir de rats et de mulots
    Est le destin de la vile buse,
    Et cependant, de cygnes et de grues
    Elle aspire à se nourrir.
    Moi, vil Gaillard loqueteux,
    J'ai voulu prendre pour moi
    La dame fortunée bénie du Ciel,
    Et j'ai, de tous les Bons Viseurs, causé la perte !
    Moi, vil Gaillard crotteux,
    Voici que j'ai mis en péril ma tête desséchée !
    Je veux sauver ma vie valant moins que crottin
    En me glissant dans les sombres gorges noires !
    Vers qui me tourner, qui sera un enclos
    Pour ma vie valant moins que crottin ? '
    Et, faisant demi-tour, il prit la fuite.

    112. On s'empara de Darmala des Qa'ad, qui fut amené et mis dans une cangue avant d'être dirigé vers le mont Divin Qaldun. On apprit que la mère de Faste se trouvait là, dans ce groupe de tentes. Faste alla chercher sa mère, mais, alors qu'il entrait dans la tente par la droite de la portière de feutre, sa mère, vêtue d'une pelisse en haillons, en sortait par la gauche. S'adressant aux autres qui étaient dehors, elle dit :
    ' On dit que mes fils sont devenus des princes. Moi, j'ai souffert ici chez un homme vil : comment pourrais-je, à présent, regarder mes fils en face ? '
    Et elle s'éloigna en courant au plus profond de la forêt. On la chercha en vain, sans parvenir à la retrouver. Seigneur Faste se mit alors à tirer des flèches à pointe de corne sur tous les individus d'os Bons Viseurs. ' Ramène-moi ma mère ! ' disait-il. Il extermina les trois cents Bons Viseurs qui avaient cerné le Divin Qaldun,
    Dispersant comme cendres au vent
    Jusqu'aux fils de leurs fils.
    De leurs épouses et filles qui restèrent,
    Il serra contre son sein celles propres à l'être
    Et plaça près de sa porte celles propres à l'être.

    113. Ferret exprima sa gratitude au Roi Gerfaut et à Jamuqa :
    ' Traité en compagnon par le Roi mon père et par l'allié juré Jamuqa,
    Avec une force accrue par le Ciel et la Terre,
    Désigné par le Ciel puissant,
    Portée par la Terre nourricière,
    J'ai fait le vide dans le sein
    Des Bons Viseurs méritant virile vengeance ;
    Leur foie, nous l'avons déchiqueté,
    Leur lit, nous l'avons vidé,
    Les individus de leur lignée, nous les avons anéantis,
    Ceux qui restaient, nous les avons amassés :
    Nous avons réduit à néant les Bons Viseurs.
    Rentrons ! ' dit-il.

    114. Au cours de la fuite désordonnée des Bons Viseurs d'Uda, nos soldats avaient trouvé un petit enfant resté en arrière dans leur campement. Vêtu d'un bonnet de zibeline, de bottes en peau de pattes de biche et d'une robe en peau de chevreau bordée de vison, il devait avoir cinq ans environ. Son nom était Force. Il avait du feu dans le regard. Ils l'emmenèrent et le donnèrent en butin à Mère Hö'elün, puis partirent.

    115. Ferret, le Roi Gerfaut et Jamuqa, tous les trois ensemble, jetèrent à bas les grossières demeures des Bons Viseurs et capturèrent leurs femmes splendides. En retournant du bec de Talqun, au confluent de l'Orqon et de la Selenga, Ferret et Jamuqa prirent ensemble la direction du vallon de Qorqonaq.
    Le Roi Gerfaut passa au retour au nord du Divin Qaldun, par le Vallon aux Bœufs, puis par le Défilé aux Épicéas et le Défilé aux Peupliers. Il y chassa en battue le gros gibier avant de s'en retourner en direction de la Forêt Noire sur la Toula.

    116. Ferret et Jamuqa joignirent leurs campements dans le vallon de Qorqonaq. Ensemble, ils se remémorèrent comment ils s'étaient autrefois juré alliance.
    ' Déclarons-nous une nouvelle fois alliés jurés, se dirent-ils, et chérissons-nous l'un l'autre ! '
    Quand, jadis, lorsque Ferret avait onze ans, ils s'étaient pour la première fois juré alliance, Jamuqa avait donné à Ferret un osselet de chevreuil contre l'osselet coulé dans du cuivre de Ferret, et ils s'étaient juré alliance. Ils s'étaient déclarés alliés jurés. C'est là, sur l'Onan gelée, tandis qu'ils jouaient en semble aux osselets, qu'ils s'étaient déclarés alliés jurés. Au printemps suivant, alors qu'ils s'entraînaient à tirer avec des arcs en mélèze, Jamuqa avait donné à Ferret sa flèche sonore, faite de deux cornes de veau collées et percées, contre la flèche à tête de genévrier de Ferret, et ils s'étaient juré alliance. Telle fut la manière dont ils s'étaient déclarés alliés une seconde fois.

    117. Ils se dirent l'un à l'autre :
    ' À en croire les paroles des vieillards d'antan,
    Les alliés jurés ont une seule et même vie,
    Ils ne s'abandonnent pas l'un l'autre,
    Ils sont [chacun] le sauveur de la vie [de l'autre].
    Telle est la façon dont ils se chérissent mutuellement.
    À présent, déclarons-nous une nouvelle fois alliés jurés, et chérissons-nous l'un l'autre ! '
    Ferret fit ceindre à son allié juré Jamuqa la ceinture d'or prise lors de la capture de Fixe, des Bons Viseurs, et lui donna à monter la Louvette à crins noirs de Fixe, qui n'avait pas pouliné depuis plusieurs années.
    Jamuqa fit ceindre à son allié juré Ferret la ceinture d'or prise lors de la capture de Cheveux Roux, des Bons Viseurs d'Uvas, et lui donna à monter le Cornu blanc au poil chevreau du même Cheveux Roux.
    C'est sur le versant sud de la falaise du Précipice, dans le vallon de Qorqonaq, à l'Arbre Touffu, qu'ils se déclarèrent alliés. Se chérissant l'un l'autre, ils se livrèrent à des réjouissances, festoyèrent et banquetèrent et, la nuit, dormirent ensemble sous une seule couverture.

    118. Ferret et Jamuqa, lorsqu'ils se chérissaient l'un l'autre, se chérirent un an et la moitié d'une autre année. Lors du changement de camp, comme ils avaient décidé de quitter le campement où ils se trouvaient un certain jour, ils changèrent de camp au seizième jour du premier mois de l'été, à la pleine lune rousse. Tandis que Ferret et Jamuqa avançaient tous deux en avant des chariots, Jamuqa s'écria :
    ' Allié juré Ferret, allié juré !
    Faisons halte près de la montagne,
    Que nos gardiens de chevaux aient assez pour leurs abris.
    Faisons halte près de la rivière,
    Que nos bergers et agneliers aient assez pour leur gosier. '
    Ne parvenant pas à comprendre les propos [contradictoires] de Jamuqa, Ferret ne dit mot. Il resta en arrière et attendit les chariots qui étaient au milieu de la caravane. Quand elle fut là, Ferret s'adressa alors à Mère Hö'elün :
    ' Voici ce que me dit l'allié juré Jamuqa :
    'Faisons halte près de la montagne,
    Que nos gardiens de chevaux aient assez pour leurs abris.
    Faisons halte à proximité de la rivière,
    Que nos bergers et agneliers aient assez pour leur gosier.'
    Ne parvenant pas à comprendre ses paroles, je ne savais quoi répondre et je n'ai rien dit. Je suis venu pour demander à Mère. '
    Avant que Mère Hö'elün ait pu proférer un mot, Dame Bleutée déclara :
    ' On dit que l'allié juré Jamuqa se lasse facilement. À présent, voici venu le temps où il est las de nous. Ce que l'allié juré Jamuqa a dit tantôt est à notre intention : ce sont des paroles préméditées. Ne faisons pas halte ! Continuons notre route en nous séparant nettement de lui, et avançons toute la nuit en doublant les étapes ', dit-elle.

    119. D'accord avec les paroles de Dame Bleutée, ils ne firent pas halte. Pendant qu'ils avançaient toute la nuit à marche forcée, ils passèrent en chemin près des Princes. Alarmés, les Princes se mirent en route la nuit même du côté de Jamuqa.
    À l'emplacement du camp des Besüd, des Princes, les nôtres prirent avec eux un petit enfant appelé Mésange Bleue, qui était resté en arrière au camp. Ils le donnèrent à Mère Hö'elün, qui l'éleva.

    120. Ils avancèrent ainsi toute la nuit en doublant les étapes. Quand, à l'aube, ils regardèrent, voici qu'arrivaient, après avoir cheminé ensemble toute la nuit, les trois frères Grues des Jalair : Duret la Grue, Mélèze la Grue et Noiraud la Grue.
    Venaient, en outre, des Gros, Duraille le Dissimulé, [en tout] cinq frères des Gros.
    Arrivaient de même Modéré et les autres, fils de Tavelure le Kiyan, avec leurs Cangsi'ud et leurs Richards.
    Des Voraces vinrent Fortuné et Yak, aînés et cadets.
    Des Ogres vinrent les deux frères Jetei et Boiteux le Chambellan.
    Le cadet de Bo'orcu, Prodigue le Chambellan, s'était séparé des Arulad et venait se joindre à son aîné Bo'orcu.
    Les cadets de Jelme, Raid et Subtil le Preux, s'étaient séparés des Uriangqai et venaient se joindre à leur aîné Jelme.
    Venaient aussi, des Besüd, Crochet et Souris des Bouleaux, l'aîné et le cadet.
    Cilgütei, Taqai et Le Prince, aînés et cadets des Emblèmes, arrivaient également.
    Des Jalair, vint Sagace la Légende, avec ses fils Arqai le Molosse et Enfantelet.
    Des Sonnaillers, venait Boucle à l'Oreille le Chambellan.
    Aiguille des Astucieux, fils de Jegei le Sonneur des Astucieux, vint aussi.
    Blanc le Bel, des Ne'üs, vint également.
    Le Kinggiyan, des Olqunu'ud, ainsi que Seci'ür, des Qorolas, et Membru, des Quatre, vinrent de même.
    Chamelon, des Gémeaux, vint aussi du fait de sa position de gendre chez eux.
    Des Seigneurets, Jöngsei arriva également.
    Vint aussi Six, des Oronar.
    Des Voraces, Suqu le Sagace arriva avec son fils Noiret.
    Arrivèrent en outre, des Enlevés, Porte Carquois, Üsün le Vieux et Bleu l'Ardent, avec leurs Vastes Enlevés, qui formaient un camp circulaire.

    121. À son arrivée, Porte Carquois dit :
    ' Nous sommes nés d'une femme enlevée par le vénérable Sanglier. Avec Jamuqa,
    Nous sommes d'un même utérus,
    Nous sommes d'un seul placenta.
    De Jamuqa, nous n'avions pas à nous séparer.
    Mais un esprit céleste est venu, et il m'a donné à voir de [mes] propres yeux [la chose suivante] : une vache fauve arrivait et tournait autour de Jamuqa ; elle donnait des coups de corne dans son chariot tente, brisant l'une de ses cornes. N'ayant plus qu'une seule corne, elle meuglait et meuglait encore, en direction de Jamuqa : 'Rends-moi ma corne, rends-moi ma corne !', et elle faisait voler et voler encore la poussière du sol.
    Un bœuf fauve sans cornes arrivait et soulevait [le chariot] supportant la Grande Tente. Il s'y attelait, le tirait et avançait derrière Ferret, dans les ornières des Grands Chariots. Il meuglait et meuglait encore :
    'D'un commun accord, le Ciel et la Terre ont dit :
    'Que Ferret soit le maître de la nation !'
    Alors, je charge la nation sur mon dos et je la lui apporte', meuglait-il.
    Voilà ce dont les esprits m'instruisent, me le donnant à voir de [mes] yeux. Ferret, quand tu seras devenu le maître du peuple, quels bonheurs m'accorderas-tu pour t'en avoir averti ?
    - Si en vérité, répondit Ferret, je suis appelé à gouverner la nation, ainsi que tu le dis, je te ferai seigneur d'une myriade !
    - Pour moi, l'homme qui t'indiqua de tels principes, quel bonheur serait-ce que d'être le seigneur d'une myriade ?
    Quand tu m'auras fait seigneur d'une myriade, laisse-moi prendre librement dans la nation de belles et bonnes jeunes filles et laisse-moi en avoir trente pour épouses. En outre, quoi que je dise, prête une oreille attentive ! ' acheva-t-il.

    122. Taurillon et les autres Geniges vinrent également avec un camp circulaire. En outre arriva Ulcéreux le Benjamin avec un camp circulaire. Vint aussi Mulqalqu, des Étrangers. Vinrent également les Ünjin et les Saqaid formant un camp circulaire.
    Après être partis en se séparant de la sorte de Jamuqa, ils avaient fait halte aux Rangées d'Acacias, sur le ruisseau Kirmurqa, quand, s'étant aussi séparés de Jamuqa, Sagace le Bey et Prince, les deux fils de Vigilant le Cœur Vaillant, des Cœurs Vaillants, avec un camp circulaire, ainsi que Bélier le Bey, le fils de Prince Servant, avec un camp circulaire, et Or le Benjamin, fils du Roi Qutula, avec un camp circulaire, eux aussi partis en se séparant de Jamuqa, se joignirent à eux et firent halte aux Rangées d'Acacias sur le ruisseau Kirmurqa,Ferret avait alors son campement. De là, [Ferret] nomadisa et établit son campement au lac Bleu des monts Cœur Noir, sur le ruisseau Senggür, dans les monts du Lézard.

    123. D'un commun accord, Or, Bélier et Sagace le Bey dirent à Ferret :
    ' Nous te ferons roi !
    Lorsque tu seras roi, Ferret,
    Nous nous hâterons à l'avant-garde
    Dans les nombreuses batailles,
    Et nous amènerons
    Au campement royal
    Les femmes et les filles
    De belle apparence !
    Nous t'amènerons
    Les filles et les dames
    Aux belles joues
    Des tribus étrangères,
    Nous ferons trotter jusqu'à toi
    Leurs hongres aux belles croupes !
    Lors des chasses en battue,
    Nous rabattrons pour toi
    Le gros gibier farouche !
    Si bien forcerons-nous pour toi
    Le gros gibier des steppes
    Que les ventres ne feront qu'un !
    Si bien presserons-nous pour toi
    Le gros gibier des ravins
    Que les cuisses ne feront qu'une !
    À l'heure de croiser l'épée,
    Si nous devions faillir à tes ordres,
    Sépare-nous de nos serviteurs
    Et de nos épouses,
    Et pars en abandonnant
    Nos têtes noires
    À la surface de la terre !
    À l'heure de la paix,
    Si nous devions briser ta concorde,
    Eloigne-nous de nos gens
    Et de nos femmes,
    Et pars en nous abandonnant
    À la terre déserte ! '
    Après avoir conféré en ces termes et avoir fait ainsi promesse solennelle, ils proclamèrent roi Ferret sous le nom d'Empereur Cinggis.

    124. Quand Ferret fut devenu l'Empereur Cinggis, Prodigue le Chambellan, cadet de Bo'orcu, suspendit le carquois ; Duret la Grue suspendit le carquois ; les frères Jetei et Boiteux le Chambellan suspendirent le carquois.
    Modéré, Boucle à l'Oreille le Chambellan et Duraille le Dissimulé lui dirent :
    ' Nous ne te laisserons pas manquer
    Des boissons du matin,
    Ni ne négligerons
    Les boissons du soir. '
    Et ils s'instituèrent échansons.
    Crochet lui dit :
    ' Avec un mouton dans sa troisième année,
    Je préparerai un bouillon frais ;
    Au matin, je ne t'en laisserai pas manquer ;
    À la nuit, je n'aurai point de retard.
    Je ferai paître les moutons pie
    Et j'en remplirai les vallons,
    Je ferai paître les moutons roux
    Et j'en remplirai les parcs.
    Moi qui gourmand trop étais,
    Les moutons je garderai
    Et leurs tripes je mangerai ! '
    Et Crochet se chargea de faire paître les moutons.
    Son cadet Souris des Bouleaux déclara :
    ' Je ne laisserai pas se défaire
    La clavette des roues des chariots à loquet,
    Je ne laisserai pas les chariots à essieu
    Tomber en pièces dans leurs ornières, dit-il,
    Je maintiendrai en état les chariots tentes ! '
    Dödei le Chambellan dit :
    ' Je m'occuperai des servantes à l'intérieur des yourtes. '
    Quant à Fortuné, Cilgütei et Mélèze la Grue, [Cinggis] dit :
    ' Suspendez l'épée avec Molosse.
    De ceux qui abusent de leur force,
    Fauchez les cous !
    Des impudents,
    Percez les poitrines ! '
    Quant à Faste et Noiraud la Grue, il dit :
    ' Qu'ils attrapent les hongres,
    Qu'ils soient gardiens des hongres ! '
    Quant au Prince, à Peau de Patte l'Écuyer et à Mulqalqu, il dit :
    ' Qu'ils fassent paître les manades ! '
    Quant à Arqai le Molosse, Taqai, L'Astucieux et Raid, il dit :
    ' Qu'ils soient mes agents lointains et mes proches guetteurs ! '
    Subtil le Preux déclara :
    ' Pareils aux mulots,
    Nous amasserons !
    Pareils aux noirs corbeaux,
    Nous rassemblerons tout ce qui est à l'étranger !
    Pareils à une couverture de feutre,
    Nous nous efforcerons de te couvrir !
    Pareils aux feutres barrant le vent,
    Nous nous efforcerons de protéger ta demeure ! '

    125. Devenu roi, l'Empereur Cinggis s'adressa alors à Bo'orcu et à Jelme :
    ' Vous deux,
    Quand je n'avais d'autre compagnon que mon ombre,
    Ombres vous deveniez et apaisiez mes pensées.
    Qu'ils soient à jamais dans mon cœur !
    Quand je n'avais d'autre fouet que la queue de mon cheval,
    Queues vous deveniez et apaisiez mon cœur.
    Qu'ils soient à jamais dans mon sein !
    Vous deux, pour vous être tenus auparavant à mes côtés, ne commanderez-vous pas à tous ceux-là ?
    Soyez dorénavant, poursuivit l'Empereur Cinggis, mes vieux et fortunés compagnons qui, lorsque le Ciel et la Terre m'ont favorisé d'une force accrue, avez tourné vos pensées vers moi plutôt que vers l'allié juré Jamuqa, et qui êtes venus pour être mes compagnons !
    Je vous ai conféré, aux uns comme aux autres, des dignités. '

    126. Il dépêcha Taqai et L'Astucieux comme émissaires auprès du Roi Gerfaut des Corbeaux pour dire qu'on avait fait roi l'Empereur Cinggis.
    ' Il est fort juste de faire roi mon fils Ferret, dit le Roi Gerfaut.
    Comment vous autres Mongols pourriez-vous demeurer sans roi !
    Ne brisez pas votre concorde,
    Ne défaites pas vos liens d'entente,
    Ne déchirez pas votre col ! ' dit-il, et il les renvoya.

     

    CHAPITRE IV

    127. Quand l'Empereur Cinggis dépêcha Arqai le Molosse et Raid en émissaires auprès de Jamuqa, ce dernier déclara :
    ' Dites ceci à Or et à Bélier : 'Or et Bélier, pourquoi, [vous mettant en travers] entre l'allié juré Ferret et moi, avez-vous aiguillonné de la corne les flancs de l'allié juré, piqué ses côtes et nous avez-vous séparés ? Pourquoi n'avez-vous pas fait roi l'allié juré Ferret lorsque, n'ayant pas été séparés, l'allié juré et moi étions encore ensemble ? Et à présent, quels sentiments nourrissiez-vous en le faisant roi ? Or et Bélier, tenez tous deux vos engagements, apaisez l'esprit de l'allié juré et soyez pour mon allié juré les meilleurs des compagnons !' '
    Et il les dépêcha.

    128. Par la suite, Poulain, un cadet de Jamuqa qui vivait sur le versant sud du Jalama, à la Source du Berceau, alla voler les troupeaux de chevaux d'Hôte Darmala, l'un des nôtres, qui se trouvait dans la steppe de la Croupe. Poulain vola les chevaux d'Hôte Darmala, puis s'en alla.
    Ses chevaux ayant été volés et emmenés, Hôte Darmala partit alors seul à leur poursuite : le courage manqua à ses compagnons. Vers le soir, il arriva à proximité de ses chevaux. Il approcha, couché du côté droit sur la crinière de son cheval et tua net Poulain d'une flèche dans le dos. Puis il prit ses chevaux et s'en revint.

    129. Alors que l'Empereur Cinggis se trouvait dans les monts du Lézard, Mülke Totaq et Griset, des Gémeaux, vinrent l'informer que les Étrangers avec à leur tête Jamuqa, arguant qu'on avait tué Poulain, son cadet, s'étaient alliés avec treize tribus étrangères. Formant trois myriades, ils avaient franchi les Sentinelles Bigarrées et chevauchaient dans sa direction.
    Avisé de ce message, l'Empereur Cinggis, qui avait trois camps circulaires, forma également trois myriades et chevaucha à la rencontre de Jamuqa.
    Ils se livrèrent bataille aux Soixante Dix Marais. Repoussé par Jamuqa, l'Empereur Cinggis se réfugia dans les gorges de Jerene, sur l'Onan.
    ' Nous les avons contraints à se réfugier dans les Jerene de l'Onan ! ' déclara Jamuqa.
    Au moment de repartir, il fit ébouillanter les princes des Loups dans soixante-dix chaudrons. Il coupa la tête de Blanc le Bel des Ne'üs et partit en la traînant à la queue de son cheval.

    130. Après avoir laissé Jamuqa quitter les lieux, Le Djourtchète, un Germain, menant ses Germains, et Désiré, un Ogre, menant ses Ogres, se séparèrent alors de Jamuqa et vinrent chez l'Empereur Cinggis. Père Tavelé, des Sonnaillers, vivait à cette époque chez Jamuqa ; lui et ses sept fils se séparèrent de Jamuqa et vinrent rejoindre l'Empereur Cinggis.
    Comme ces gens arrivaient de chez Jamuqa, l'Empereur Cinggis se réjouit que le peuple vînt vers lui. Ensemble avec Dame Hö'elün, Molosse, ainsi que Sagace le Bey, Prince et les autres Cœurs Vaillants, ils décidèrent de festoyer dans la forêt de l'Onan.
    Pendant le festin, on servit tout d'abord une jarre de koumys en commençant par l'Empereur Cinggis, Dame Hö'elün, Molosse, Sagace le Bey et les autres. Puis, parce qu'on servait encore une jarre en commençant par Ebegei, mère en second de Sagace le Bey, la Reine Vingt et la Reine Vièleuse dirent toutes deux à l'échanson Siki'ür :
    ' Comment oses-tu verser en commençant, non pas par nous, mais par Ebegei ! '
    Et elles le frappèrent. L'échanson Siki'ür se lamenta bruyamment d'avoir été frappé :
    ' C'est parce que Neuvain le Preux et Prince Servant sont morts, dit-il, qu'on me frappe de la sorte ! '

    131. Parmi les nôtres, c'est Faste qui ordonnait le festin ; il était debout, tenant en main les hongres de l'Empereur Cinggis. Des Cœurs Vaillants, c'est Loup le Lutteur qui ordonnait le festin.
    Un homme des Durs déroba un écheveau de longe à notre attache à chevaux, et Faste s'empara du voleur. Loup le Lutteur prit le parti de l'homme, l'un des siens. Faste, toujours à lutter avec l'un ou l'autre, avait ôté sa manche droite et allait [l'épaule] dénudée. D'un coup d'épée, Loup le Lutteur fendit béante son épaule découverte et nue.
    Depuis le festin, l'Empereur Cinggis, assis à l'ombre, vit Faste qui marchait, [l'épaule] ainsi fendue, et n'en faisait pas grand cas : sans y prêter attention, il laissait le sang couler. Quittant le festin, l'Empereur Cinggis s'approcha :
    ' Comment pouvons-nous être ainsi traités ! dit-il.
    - Cette blessure n'est rien, répondit alors Faste. Qu'aînés et cadets ne se brouillent pas à cause de moi ! Je peux la supporter, je m'en remettrai. Frère aîné, arrête ! Tu viens à peine de t'associer aux aînés et aux cadets, garde un peu ton calme ! '

    132. Faste eut beau l'exhorter, l'Empereur Cinggis ne céda pas. On cassa des branches d'arbres, on tira les bâtons à baratter des outres à koumys et on en vint aux coups. Nous vainquîmes les Cœurs Vaillants et nous nous emparâmes de la Reine Vingt et de la Reine Vièleuse.
    Avisés de leur volonté de se réconcilier, nous échangions des messagers en disant que nous étions prêts à renvoyer la Reine dame Vingt et la Reine Vièleuse et à nous réconcilier. C'est alors que, comme Queue de Laie et les autres Tatar refusaient la paix qu'il leur proposait, le Roi d'Or des Chinois envoya le Premier ministre Wan-yen en lui disant d'organiser une armée et de partir sans délai.
    Le Premier ministre Wan-yen repoussa les Tatar conduits par Queue de Laie en amont de la rivière Ulja, avec leurs trou peaux et leurs provisions, puis il informa de sa venue. Une fois qu'il eut connaissance du message,

    133. l'Empereur Cinggis déclara :
    ' Les Tatar sont gens dont nous devons tirer vengeance, eux qui, depuis les jours anciens, ont causé la perte de nos pères. A présent, saisissons cette occasion pour les prendre en étau ! ' dit-il.
    Et il envoya un messager porter le message suivant au Roi Gerfaut :
    ' Le Premier ministre Wan-yen du Roi d'Or a repoussé les Tatar menés par Queue de Laie en amont de l'Ulja, et il annonce son arrivée. Prenons en étau les Tatar qui ont causé la perte de nos pères ! Que mon père le Roi Gerfaut vienne aussitôt ! '
    Le Roi Gerfaut se fît délivrer le message, puis il dit :
    ' Mon fils m'a envoyé dire des paroles fort justes. Prenons les en étau ! '
    Au troisième jour, le Roi Gerfaut rassembla ses troupes, mit son armée en branle et le rejoignit en toute hâte. L'Empereur Cinggis et le Roi Gerfaut firent porter un message aux Cœurs Vaillants ayant à leur tête les Cœurs Vaillants Sagace le Bey et Prince :
    ' À présent, saisissons cette occasion pour prendre en étau les Tatar qui ont causé la perte de nos pères ! Partons en guerre ensemble ! ' dirent-ils. Et ils envoyèrent.
    Comme ils devaient être rejoints par les Cœurs Vaillants, ils attendirent six jours puis, ne pouvant attendre davantage, l'Empereur Cinggis et le Roi Gerfaut mirent en branle leurs troupes et descendirent le cours de l'Ulja. Alors qu'ils arrivaient et prenaient les Tatar en étau avec le Premier ministre Wan-yen, ces derniers, conduits par le Tatar Queue de Laie, avaient construit un fortin à Sanctuaire les Bouleaux et à Sanctuaire les Pins, sur l'Ulja. L'Empereur Cinggis et le Roi Gerfaut capturèrent dans ce fortin Queue de Laie et ceux qui s'étaient ainsi retranchés. C'est là qu'ils tuèrent Queue de Laie, et c'est dans ces lieux que l'Empereur Cinggis s'empara de son berceau d'argent et de sa couverture ornée de nacre.

    134. ' Nous avons tué Queue de Laie ', dirent l'Empereur Cinggis et le Roi Gerfaut [en allant à la rencontre du Premier ministre Wan-yen].
    Fort réjoui d'apprendre qu'ils avaient tué Queue de Laie, il conféra à l'Empereur Cinggis le titre d'Officier de centaines. À Gerfaut des Corbeaux, il conféra là le titre de Ong. C'est d'avoir été ainsi nommé par le Premier ministre Wan-yen que vient le nom de Roi Ong.
    ' En prenant en étau Queue de Laie et en le tuant, dit le Premier ministre Wan-yen, vous avez rendu un très grand service au Roi d'Or. Je lui rendrai compte de votre service. C'est au Roi d'Or de décider d'adjoindre à l'Empereur Cinggis un plus grand titre et de lui conférer le titre de Commissaire aux rebelles. '
    Satisfait, le Premier ministre Wan-yen repartit. L'Empereur Cinggis et le Roi Gerfaut soumirent les Tatar et se les partagèrent. Puis ils retournèrent s'installer dans leur agglomération de yourtes.

    135. Lors du pillage du campement que les Tatar avaient établi à Sanctuaire les Pins et où ils s'étaient retranchés, nos guerriers trouvèrent un petit enfant abandonné. Ils emportèrent le petit enfant, qui avait une chaîne d'or et un gilet de soie damassée doublée de zibeline. L'Empereur Cinggis le donna comme butin à Mère Hö'elün.
    ' Ce doit être, dit Mère Hö'elün, le fils d'un homme de qualité, probablement le descendant d'un homme de haute lignée. ' Et, faisant de lui son sixième enfant, le cadet de ses cinq fils, elle le nomma Siki Quduqu et l'éleva comme une mère.

    136. L'Empereur Cinggis avait son camp de l'arrière au lac Ariltu. Les Cœurs Vaillants avaient pillé ceux qui étaient restés en arrière au camp. Ils avaient dépouillé de leurs vêtements cinquante individus et en avaient tué une dizaine. Lorsque ceux qui étaient restés au camp apprirent à l'Empereur Cinggis comment ils avaient été traités par les Cœurs Vaillants, à cette nouvelle, celui-ci entra dans une grande colère et déclara :
    ' Comment est-il possible d'être ainsi traités par les Cœurs Vaillants ? Lors du festin dans la forêt de l'Onan, ce sont eux aussi qui ont frappé l'échanson Siki'ür ; encore eux qui ont fendu l'épaule de Faste. Quand on a parlé de se réconcilier, nous leur avons rendu la Reine Vingt et la Reine Vièleuse. Quand, ensuite, nous avons décidé de nous mettre en campagne pour aller prendre en étau les Tatar, objet de notre ressentiment, qui causèrent la perte de nos pères, nous avons attendu les Cœurs Vaillants six jours sans être rejoints. En prenant le parti de l'ennemi, ils sont devenus eux-mêmes des ennemis ! '
    Et, sur ces paroles, il partit en guerre contre les Cœurs Vaillants.
    Les Cœurs Vaillants se trouvaient aux Sept Collines du bec de la Tourterelle, sur la Kerülen, lorsqu'il soumit leur peuple. Sagace le Bey et Prince s'enfuirent avec quelques hommes. L'Empereur Cinggis se lança à leur poursuite et les rattrapa à la Passe Charretière. Il s'empara de Sagace le Bey et de Prince.
    ' De quoi étions-nous naguère convenus ? dit l'Empereur Cinggis en se saisissant d'eux.
    - Nous avons failli à nos engagements, répondirent Sagace et Prince. Oblige-nous à nous en acquitter ! ' Et, conscients de leurs engagements, ils s'en remirent à lui. Quand il les eut rappelés à leurs engagements, les obligeant à s'en acquitter, il les tua par suffocation et abandonna [leurs dépouilles].

    137. L'Empereur Cinggis tua par suffocation Sagace et Prince, puis s'en retourna. Comme il déplaçait le peuple des Cœurs Vaillants, s'y trouvèrent Homme le Bel, Roc les Ciseaux et Jebke, les trois fils de Riche à Charrettes, de la tribu Jalair. Homme le Bel se présenta devant l'Empereur Cinggis avec ses deux fils, Esclave et Taureau, et dit :
    ' Qu'ils soient désormais
    Les esclaves de ton seuil :
    Si de ton seuil ils s'éloignent,
    Coupe leur le tendon d'Achille !
    Qu'ils soient désormais
    Les esclaves personnels de ta porte !
    Si de ta porte ils s'écartent,
    Tranche leur le foie et abandonne [leurs dépouilles] ! ' Et il les lui donna.
    Roc les Ciseaux se présenta à son tour devant l'Empereur Cinggis avec ses deux fils, Providence et Qasi, et dit :
    ' Je te les ai donnés en souhaitant
    Qu'ils veillent sur ton seuil d'or !
    Si de ton seuil d'or ils se séparent,
    Ôte leur la vie et abandonne [leurs dépouilles] !
    Je te les ai donnés en souhaitant
    Qu'ils soulèvent ta large porte !
    Si de ta large porte ils se détournent,
    Donne-leur des coups de pied au ventre et abandonne [leurs dépouilles] ! '
    Quant à Jebke, [l'Empereur Cinggis] le donna à Molosse. Jebke avait ramené du campement des Cœurs Vaillants un petit enfant appelé Louvet. Il se présenta devant Mère Hö'elün et le lui donna.

    138. Mère Hö'elün éleva sous sa tente ces quatre-là : l'enfant appelé Force, trouvé dans le camp des Bons Viseurs ; l'enfant appelé Mésange Bleue, trouvé dans le camp Besüd, parmi ceux des Princes ; l'enfant appelé Siki Quduqu, trouvé dans le camp des Tatar ; l'enfant appelé Louvet, trouvé dans le campement des Cœurs Vaillants.
    ' De quels [autres], disait Mère Hö'elün, ferais-je pour mes fils
    Des yeux pour voir le jour,
    Des oreilles pour entendre la nuit ? '
    Et elle les éleva dans sa yourte.

    139. Voici la tradition du nom de ce peuple des Cœurs Vaillants. L'origine des Cœurs Vaillants remonte à Fille Barqaq, premier né des sept fils du Roi Qabul. Son fils fut Vigilant le Cœur Vaillant. L'origine des Cœurs Vaillants est la suivante : comme [Fille Barqaq] était l'aîné de ses fils, le Roi Qabul choisit parmi son peuple
    Les hommes ayant du fiel dans le foie,
    Et de l'habileté dans le pouce,
    Du courage plein les poumons
    Du courroux plein la bouche,
    Les hommes de viril mérite,
    Les lutteurs, les athlètes, et il les lui donna.
    Comme ils étaient coléreux et audacieux,
    Orgueilleux et courageux,
    La tradition fut de les appeler Cœurs Vaillants.
    C'est ce peuple orgueilleux que l'Empereur Cinggis subjugua, cette tribu des Cœurs Vaillants qu'il anéantit. De leurs gens et de leur peuple, il fit ses gens, son bien propre.

    140. Un jour, l'Empereur Cinggis dit :
    ' Faisons lutter l'un contre l'autre Loup le Lutteur et Faste ! ' Loup le Lutteur avait été dans [le camp des] Cœurs Vaillants. Il pouvait soulever Faste d'une seule main, le faire vaciller du pied et le jeter au sol avant de le maintenir immobile à terre. Loup le Lutteur était un lutteur [de rang] national. On fit donc lutter Loup le Lutteur et Faste. Loup le Lutteur, l'homme invincible, se laissa tomber. Incapable de le maintenir au sol, Faste le saisit par les épaules et monta sur son dos. Faste jeta un regard en coin. Au moment où il regardait l'Empereur Cinggis, il vit l'Empereur mordre sa lèvre inférieure. Faste comprit : se mettant à cheval sur [Loup le Lutteur], il le tira des deux côtés en exerçant une torsion et, pressant avec les genoux, lui brisa la colonne vertébrale. Son dos brisé, Loup le Lutteur dit :
    ' Je n'aurais pas du être vaincu par Faste. Par crainte de l'Empereur, j'ai feint de tomber. Mon indécision m'a coûté la vie ! '
    À ces mots, il mourut. Après qu'il lui eut brisé net le dos, Faste le traîna derrière lui, abandonna [sa dépouille], puis s'en alla.
    L'aîné des sept fils du Roi Qabul avait été Fille Barqaq. Après lui était venu Bartan le Preux, dont le fils fut Neuvain le Preux ; puis était venu Bienheureux Münggür, dont le fils fut Loup. Et Loup, qui s'était séparé des fils de Bartan le Preux, ses aînés directs, pour devenir le compagnon des orgueilleux fils de Fille Barqaq, Loup, le lutteur national, mourut, la colonne vertébrale brisée par Faste.

    141. Plus tard, dans l'année du Coq [1201], se rassemblèrent à la Source des Salsepareilles ces tribus étrangères :
    les Durs et les Tors s'étant coalisés, les Durs menés par Cörögi le Goitre des Durs, [les Tors] menés par Laid le Preux des Tors ;
    les Quatre ayant fait la paix avec les Tatar, [les Quatre] menés par Duret le Bey des Quatre ;
    [les Tatar] menés par Flamme le Taureau des Tatar Preneurs des Tatar ;
    [les Gémeaux] menés par Grande Providence des Gémeaux ;
    les Onggirad Charrette Emel, Salsepareille et autres ;
    [les Qorolas] menés par Conaq et Blanc des Qorolas ;
    d'entre les Huit, le Roi Commandant des Souris des Bouleaux des Huit ;
    Peau de Patte, le fils du Bon Viseur Fixe le Bey ;

    Couteau le Bey, des Oïrates ;
    Gros l'Envieux, Peau de Patte Orcang et Débonnaire le Preux, des Princes.
    Voulant proclamer roi l'Estranger Jamuqa, ils tranchèrent ensemble par le travers un étalon et une jument et se jurèrent mutuellement alliance. De là, ils nomadisèrent en aval du fleuve Argoun. Ce fut là-bas, dans les noues du fleuve, au coude où la rivière Ken se jette dans l'Argoun, qu'ils proclamèrent Jamuqa Roi Universel.
    Une fois qu'ils l'eurent proclamé Roi Universel, ils convinrent de partir en guerre contre l'Empereur Cinggis et le Roi Ong.
    Le Vingt, des Qorolas, envoya informer l'Empereur Cinggis, qui se trouvait alors aux monts du Lézard, qu'ils étaient convenus de partir en guerre [contre lui]. Quand ce message lui fut parvenu, l'Empereur Cinggis informa le Roi Ong. Une fois le message reçu, ce dernier mit son armée en branle et se rendit en toute hâte auprès de l'Empereur Cinggis.

    142. Après l'arrivée du Roi Ong, l'Empereur Cinggis et le Roi Ong se regroupèrent et convinrent de partir en guerre contre Jamuqa. Tandis qu'ils chevauchaient en suivant le cours de la rivière Kerülen, l'Empereur Cinggis dépêcha en avant-garde Or, Bélier et Ulcéreux, et le Roi Ong dépêcha en avant-garde Senggüm, Jaqa l'Accompli et Sage le Bey. En avant de ces avant-gardes, ils envoyèrent aussi des guetteurs : ils établirent un poste de guetteurs à Enegen Güiletü ; ils en établirent un autre au-delà, au [mont] Cegcer, puis un autre au-delà encore, à Ciqurqu.
    Notre avant-garde, Or, Bélier, Senggüm et les autres, parvint à Udkiya et parlait d'y faire halte lorsque arriva précipitamment l'un des guetteurs postés à Ciqurqu, porteur du message que l'ennemi arrivait. À cette nouvelle, sans faire halte, on se porta au devant de l'ennemi pour se renseigner. Quand on arriva à sa hauteur et qu'on se renseigna sur qui était là, c'était l'avant-garde de Jamuqa : le Mongol Débonnaire le Preux, des Mongols, le Roi Commandant des Huit, Peau de Patte, fils du Bon Viseur Fixe le Bey, et Couteau le Bey, des Oïrates, allaient tous les quatre en avant-garde de Jamuqa. Notre avant-garde cria à l'adresse de la leur :
    ' Il se fait tard, nous croiserons le fer demain ! '
    Et, rebroussant chemin, on rejoignit le corps principal de l'armée et on passa là la nuit.

    143. Le lendemain, on envoya l'armée et, arrivés sur les lieux, on se rangea en ordre de bataille à Froidure. On se repoussait les uns les autres vers le haut, vers le bas, et on se réalignait, quand ceux-là mêmes, le Roi Commandant et Couteau, qui connaissaient la magie des tempêtes, suscitèrent magiquement une tempête. La tempête magique tourna et souffla contre eux. Incapables d'avancer, ils tombaient à la renverse dans les fondrières.
    ' Nous n'avons pas la faveur du Ciel ! ' se dirent-ils, et ils se dispersèrent.

    144. Le Roi Commandant des Huit se sépara d'eux et partit en direction de la Grande Montagne, au sud de l'Altaï. Peau de Patte, le fils du Bon Viseur Fixe le Bey, partit en direction de la Selenga. Couteau le Bey, des Oïrates, gagna la forêt et partit en direction de la rivière Sisgid. Débonnaire le Preux, des Princes, partit en direction de l'Onan. Jamuqa soumit à lui les tribus qui l'avaient lui-même proclamé roi, puis s'en retourna en suivant le cours de l'Argoun. Tous avaient été ainsi dispersés.
    Le Roi Ong longea l'Argoun à la poursuite de Jamuqa. L'Empereur Cinggis poursuivit Débonnaire le Preux, des Princes, en direction de l'Onan. Débonnaire le Preux arriva chez son peuple et le fit se mettre en route dans la précipitation. Débonnaire le Preux et Peau de Patte Orcang, des Princes, rangèrent leurs guerriers sur l'autre rive de l'Onan, à la tour fortifiée d'Ülengüd. Ils se disposèrent en ordre de bataille, prêts à croiser le fer.
    L'Empereur Cinggis arriva et engagea le combat avec les Princes. On croisa le fer, avançant et reculant sans cesse. Le soir venu, c'est sur le champ de bataille qu'on bivouaqua, dressés les uns en face des autres. Quant au peuple [des Princes] qui arrivait en grande confusion, il forma sur place un camp circulaire et passa la nuit auprès de son armée.

    145. Au cours de cette bataille, l'Empereur Cinggis fut blessé à la carotide. Comme il ne fallait pas laisser le sang s'arrêter de couler, son état était critique. On attendit le coucher du soleil pour bivouaquer, face à face. Jelme aspira longuement le sang qui obstruait la plaie ; il en avait la bouche tout ensanglantée. Ne faisant confiance à nul autre, il resta à le veiller jusqu'au milieu de la nuit, aspirant à pleine bouche et crachant le sang obstruant la plaie. Vers le milieu de la nuit, l'Empereur Cinggis reprit connaissance :
    ' Le sang a cessé de se coaguler, dit-il. Je voudrais du lait fermenté... '
    Alors Jelme ôta son casque, ses bottes, tous ses vêtements et, tout nu hormis ses chausses, il courut au milieu des ennemis qui se tenaient dressés face à nous. Il monta dans les chariots des gens qui avaient formé là-bas un camp circulaire et chercha, mais en vain, du koumys. Dans leur affolement, ils avaient relâché leurs juments sans les traire. Ne parvenant pas à trouver de koumys, il prit dans un chariot un grand seau couvert qui était rempli de yaourt et le rapporta. Durant tout ce temps, à l'aller comme au retour, il ne fut vu de personne. C'est sans doute le Ciel lui-même qui le protégea !
    Après avoir apporté le yaourt dans le seau couvert, c'est encore lui qui, en personne, chercha de l'eau et en rapporta. Il la mélangea avec le yaourt et en fit boire à l'Empereur. Celui-ci but par trois fois, puis dit :
    ' Au fond de moi, j'y vois plus clair. '
    Et tandis qu'il s'asseyait, la tête redressée, il regarda dans la lumière du jour qui pointait et vit, autour de l'endroit où il était assis, le sang coagulé qui avait formé des flaques là où Jelme, ne cessant d'aspirer, l'avait recraché. ' Qu'est-ce que c'est que ça ? dit-il. Pourquoi ne pas avoir craché plus loin ?
    - Ton état était si critique, répondit alors Jelme, que je craignais, si je m'éloignais, que tu ne t'épuises, et je me dépêchais d'en avaler encore et encore, et d'en cracher encore et encore. Dans mon inquiétude, je ne sais combien m'en est entré dans le ventre ! '
    L'Empereur Cinggis lui dit encore :
    ' Et tandis que je gisais dans cet état, pourquoi as-tu couru nu pénétrer [chez l'ennemi] ? Si tu avais été capturé, n'aurais-tu pas eu à révéler mon état ? '
    Jelme répondit :
    ' En m'y rendant nu, mon idée était, en cas de capture, de leur dire : 'J'avais l'intention de me rallier à vous mais, quand ils l'ont su, ils m'ont capturé. Ils s'apprêtaient à me tuer et m'avaient pris tous mes vêtements, hormis mes chausses, lorsque je m'échappai et, sauvant ma vie, je suis parvenu chez les vôtres de justesse.' Ils m'auraient cru, donné des vêtements et auraient pris soin de moi. Une fois monté sur un cheval, le temps qu'ils regardent, n'aurais-je pas pu revenir ? Voilà quelle était mon idée. Je voulais apaiser l'envie de boire de l'Empereur et j'ai pénétré [chez l'ennemi] sans ciller avec ce plan. '
    L'Empereur Cinggis déclara :
    ' Que puis-je dire à présent ! Naguère, quand les trois Bons Viseurs [et les leurs] ont cerné à trois reprises le mont Divin, une première fois, déjà, tu m'as sauvé la vie. Maintenant encore, en aspirant de ta bouche le sang en train de sécher, tu as préservé ma vie. Et à nouveau, alors que j'étais assoiffé et dans un état critique, tu as, au risque de ta propre vie, pénétré chez l'ennemi sans ciller et tu m'as rendu à la vie en me procurant du lait fermenté. Que ces trois services demeurent à jamais [gravés] en moi ! ' déclara-t-il.

    146. Quand le jour fut tout à fait levé, [il apparut que] les troupes qui avaient passé la nuit dressées en face d'eux s'étaient dispersées au cours de la nuit. Les gens qui avaient formé un camp circulaire, ne pouvant fuir loin, n'avaient pas bougé de l'endroit où ils étaient campés.
    ' Ramenons en arrière le peuple qui a fui affolé ', dit l'Empereur Cinggis.
    Quittant les lieux où il avait passé la nuit, il était en train de ramener le peuple enfui dans l'affolement, quand, en personne, l'Empereur Cinggis entendit une femme, debout sur le col, vêtue d'une robe rouge, se lamenter et appeler à grands cris : ' Ferret ! ' Se demandant quelle était cette femme en train de crier ainsi, il dépêcha quelqu'un pour l'interroger.
    Quand l'homme alla l'interroger, cette femme lui dit :
    ' Je suis la fille de Vigilance le Jaune. Mon nom est Duraille. Les guerriers se sont emparés ici de mon mari et s'apprêtaient à le tuer. Comme mon mari allait être tué, j'ai appelé à grands cris Ferret, criant et me lamentant, pour qu'il sauve mon mari. '
    L'homme revint et rapporta ces paroles à l'Empereur Cinggis. Quand il les eut entendues, l'Empereur Cinggis s'élança d'un trot rapide. Parvenu auprès de Duraille, il descendit de cheval et la serra dans ses bras. Auparavant, nos guerriers avaient tué son mari.
    Après avoir ramené ces gens en arrière, l'Empereur Cinggis fit halte avec le corps principal de l'armée et passa la nuit sur place. Il fit venir Duraille et la fit asseoir à son côté. Le lendemain, Vigilance le Jaune et Flèche, qui avaient tous deux été des hommes de Renfort, des Princes, vinrent également.
    Pour ce qui est de Vigilance le Jaune, l'Empereur Cinggis déclara :
    ' D'avoir jeté à terre
    Le bois pesant à mon cou,
    D'avoir libéré mon col
    Du bois de la cangue,
    Tels furent les services
    Du père et des fils !
    Pourquoi donc avez-vous tardé ? '
    Vigilance le Jaune répondit :
    ' Au fond de mon cœur, je gardais foi [en toi]. Pourquoi me serais-je hâté ? Sachant que, si je me hâtais de venir, mes seigneurs Princes disperseraient comme cendres au vent les épouses et les fils, les troupeaux et les provisions abandonnés derrière moi, je ne me suis pas hâté. À présent, j'ai rejoint mon roi et me voici réuni à lui.
    - C'est juste ', dit l'Empereur Cinggis quand il eut fini de parler.

    147. L'Empereur Cinggis reprit :
    ' Quand nous nous sommes livré bataille à Froidure, au moment où nous nous repoussions les uns les autres vers le haut, vers le bas, et que nous nous réalignions, une flèche [tirée] du haut de la montagne frappa net la première vertèbre cervicale de mon destrier fauve à la bouche blanche. Du haut de la montagne... ' À ces mots, Flèche répondit :
    ' C'est moi qui ai tiré du haut de la montagne. À présent, si le roi me fait mettre à mort, je pourrirai dans une poignée de terre ; s'il m'accorde sa faveur,
    Pour lui, je galoperai
    À en fendre les flots profonds,
    À en briser les pierres claires !
    Où il me dira d'aller, [je galoperai]
    À en fracasser la pierre de fer bleutée,
    Quand il me dira d'attaquer, je galoperai
    À en fracasser la pierre de fer noire ! '
    L'Empereur Cinggis répondit :
    ' Celui qui se comporte en ennemi dissimule qu'il a tué et agi en ennemi, il se cache et il se rétracte. Mais quant à celui ci, justement, il ne dissimule pas qu'il a tué et agi en ennemi, justement, il en fait état. Voilà qui ferait un bon compagnon. Son nom est Le Six, mais puisqu'il a tiré une flèche dans la première vertèbre de mon destrier fauve, je l'appellerai Flèche et ma flèche j'en ferai ! ' déclara-t-il.
    Et il lui donna le nom de Flèche en disant :
    ' Tu marcheras à mon côté. '
    Telle fut la manière dont Flèche, venu de chez les Princes, devint un compagnon.

     

    CHAPITRE V

    148. L'Empereur Cinggis soumit alors les Princes. Il massacra en les dispersant comme cendres au vent les individus d'os Prince, Débonnaire le Preux, Peau de Patte Orcang, Qudu'udar et les autres Princes, jusqu'aux descendants de leurs descendants. L'Empereur Cinggis déplaça leur peuple et vint passer l'hiver à la Roche Fauve.

    149. Muselé le Vieux, des Enlevés Nus, et ses deux fils, Pie Noir et Naya, s'emparèrent de Gros l'Envieux, seigneur des Princes qui passait par la forêt, car c'était quelqu'un méritant vengeance. Ils firent grimper Le Gros, incapable de monter à cheval, sur un chariot.
    Muselé le Vieux et ses deux fils, Pie Noir et Naya, cheminaient, après avoir capturé Gros l'Envieux, lorsque les fils et les cadets de ce dernier les rattrapèrent dans l'intention de le prendre de force. Au moment où les fils et les cadets [de Gros l'Envieux] les rejoignaient, Muselé le Vieux monta sur le chariot et, se mettant à califourchon sur Le Gros, qui était allongé sur le dos, dans l'impossibilité de se redresser, il sortit son couteau et dit :
    ' Tes fils et tes cadets sont venus pour te reprendre de force. Pour avoir porté la main sur toi, mon Roi, quand bien même je ne te tuerais point, ils me tueront pour avoir porté la main sur mon roi. Et, si je te tue, je serai également tué. Autant mourir en [t'] emportant dans ma mort comme coussin ! '
    Là dessus, à califourchon sur lui, il s'apprêtait à lui trancher la gorge avec son grand couteau quand Gros l'Envieux, appelant à grands cris ses cadets et ses fils, s'écria :
    Muselé va me tuer ! S'il me tue pour de bon, à quoi vous servira d'emporter ma dépouille sans vie ? Repartez vite tant qu'il ne m'a pas tué. Ferret ne me tuera pas.
    Quand Ferret était enfant,
    Comme il avait du feu dans les yeux,
    Et de l'éclat sur le visage,
    Et qu'il avait été abandonné au campement désert, j'étais allé le prendre et je l'avais ramené. Comme il avait l'air capable d'apprendre si on l'instruisait, je l'ai instruit et entraîné comme on instruirait un jeune étalon de trois ans. Même s'il voulait me faire mettre à mort, il ne pourrait s'y résoudre ! Je me suis laissé dire qu'à présent, son esprit est plus raisonnable et son cœur plus magnanime. Ferret ne me fera pas mettre à mort. Vous, mes fils et mes cadets, repartez vite, de peur que Muselé ne me tue et ne m'envoie [dans l'autre monde] ! ' se lamentait-il bruyamment.
    Ses fils et ses cadets se dirent entre eux :
    ' Nous sommes venus pour sauver la vie de notre père. Si Muselé met fin à ses jours, que ferons-nous de son corps sans vie ? Justement, tant qu'il ne l'a pas encore tué, repartons vite ! ' Et, après avoir discuté de la sorte, ils s'en retournèrent. Les fils de Muselé le Vieux, Pie Noir, Naya, et les autres, qui s'étaient éloignés à leur approche, revinrent. [Muselé le Vieux] leur donna le temps d'arriver, puis ils se remirent en route.
    En cours de route, alors qu'ils atteignaient les noues de Qutuqul, Naya déclara :
    ' Si nous arrivons après avoir capturé ce Gros, l'Empereur Cinggis dira que nous sommes venus en ayant porté la main sur notre propre roi. Il dira : 'Quels hommes de confiance pourraient être ceux qui nous viennent après avoir porté la main sur leur propre roi ! Comment pourraient-ils encore être des compagnons pour nous ? Aux hommes dépourvus d'esprit de compagnonnage, aux hommes qui portent la main sur leur propre roi, nous devrions couper le cou !' Et n'aurons-nous pas alors le cou tranché ?
    Relâchons plutôt Le Gros ici même et, quant à nous, allons là-bas en disant que nous venons offrir notre force à l'Empereur Cinggis. Nous dirons que nous venions après nous être emparé du Gros, mais que, le considérant comme notre propre roi, nous n'avons pu nous résoudre à le renier ; que nous nous sommes dit : 'Comment pourrions-nous causer sa mort !', que nous l'avons donc relâché et que, ayant foi [en l'Empereur Cinggis], nous venons pour lui offrir notre force. ' Le père et le fils approuvèrent ces paroles de Naya. Ils relâchèrent Gros l'Envieux aux noues de Qutuqul. À leur arrivée, ces mêmes Muselé le Vieux et ses fils, Pie Noir et Naya, rapportèrent les circonstances de leur venue. Muselé le Vieux dit à l'Empereur Cinggis :
    ' Nous étions en route après avoir capturé Gros l'Envieux, mais, le considérant comme notre propre roi, nous nous sommes dit : 'Comment pourrions-nous causer sa mort !' Et, ne pouvant nous résoudre à le renier, nous l'avons relâché et nous sommes venus dans l'intention d'offrir notre force à l'Empereur Cinggis. '
    À ces paroles, l'Empereur Cinggis répondit :
    ' Si vous étiez venus après avoir porté la main sur Le Gros, votre roi, je vous aurais fait trancher le cou, ainsi que toute votre lignée, pour avoir porté la main sur votre propre roi. Mais les sentiments qui vous ont empêchés de renier votre propre roi sont justes ! ' Et il témoigna sa faveur à Naya.

    150. Par la suite, tandis que l'Empereur Cinggis se trouvait aux Agrostides, Jaqa l'Accompli, des Corbeaux, vint lier compagnonnage.
    Quand, lors de sa venue, les Bons Viseurs arrivèrent pour livrer bataille, l'Empereur Cinggis et Jaqa l'Accompli les combattirent et les forcèrent à battre en retraite. À cette époque, les Dix Mille Tübegen et les Nombreux Dongqaid - Corbeaux qui avaient essaimé - vinrent se rallier à l'Empereur Cinggis.
    Naguère, du temps du Roi Neuvain, le Roi Ong des Corbeaux et le Roi Neuvain, qui vivaient alors en très bonne entente, s'étaient déclarés alliés jurés. Voici la manière dont ils s'étaient juré alliance. Le Roi Ong avait tué des frères cadets de son père, le Roi Commandant Cyriaque. Pour cette raison, il entra en conflit avec Roi Universel, son oncle paternel. Se faufilant avec cent hommes dans le défilé Noir, il s'échappa et vint chez le Roi Neuvain.
    Une fois le Roi Ong arrivé chez lui, Neuvain, chevauchant à la tête de ses propres troupes, poursuivit Roi Universel en direction du pays tangoute, prit ses gens et ses feux et les donna au Roi Ong. C'est la raison pour laquelle ils devinrent alliés jurés.

    151. Par la suite, le cadet du Roi Ong, Capricieux le Noir, s'enfuit alors qu'il allait être tué par son aîné le Roi Ong, et se rallia au Roi Loyal des Huit. Le Roi Loyal envoya des troupes, mais le
    Roi Ong passa par trois cités et parvint chez le Roi Universel des Qara Kitaï.
    De là, il se rebella et passa de l'une à l'autre des cités des Ouïgours et des Tangoutes. Il se nourrissait en trayant cinq chèvres dont il avait muselé les chevreaux et en saignant son chameau.
    Quand, à bout de forces, il arriva au lac Güse'ür, l'Empereur Cinggis, du fait que [le Roi Ong] et le Roi Neuvain s'étaient naguère juré alliance, lui envoya en émissaires Taqai le Preux et Aiguille des Astucieux. Ensuite, l'Empereur Cinggis partit des sources de la Kerülen et alla, en personne, à sa rencontre. Comme le Roi Ong arrivait affamé et amaigri, il collecta pour lui des prestations, le fit pénétrer dans son camp circulaire et le nourrit. Cet hiver-là, ils nomadisèrent de conserve, et l'Empereur Cinggis hiverna à la Roche Fauve.

    152. Alors, les cadets du Roi Ong et ses seigneurs tinrent conciliabule :
    ' Notre aîné le Roi
    Est dépourvu de caractère
    Et abrite en son sein
    Un foie pestilentiel !
    Ses aînés et cadets, il les a détruits,
    Aux Qara Kitaï, il s'est soumis,
    Son peuple, il a tourmenté.
    À présent, comment agir à son égard ?
    Parlons des jours anciens : les Bons Viseurs l'ont emmené en captivité quand il avait sept ans, le vêtant d'une pelisse de chevreau. Il a pilé le mortier des Bons Viseurs de la Steppe du Chameau Mâle, sur la Selenga.
    Son père, le Roi Commandant Cyriaque, écrasa alors les Bons Viseurs et sauva là son fils. Il en revenait quand, cette fois, le Roi Ajai des Tatar a emmené à nouveau en captivité [le garçon] âgé de treize ans, et sa mère avec lui. Alors qu'on lui faisait garder les chameaux, un berger du Roi Ajai le prit et, s'échappant, ils revinrent.
    Après cela encore, il a fui par crainte des Huit et s'est rendu chez le Roi Universel des Qara Kitaï sur la rivière Tchou au pays des Sartes. Là, une année ne s'était pas écoulée qu'il s'est rebellé. Il passa par les territoires des Ouïgours et des Tangoutes. À bout de ressources, il se nourrissait en trayant cinq chèvres dont il avait muselé les chevreaux et en saignant son chameau. Il ne lui restait qu'un cheval louvet borgne, il était à bout de ressources. Quand il arriva chez le fils Ferret, Ferret collecta des prestations et le nourrit. À présent, oubliant qu'il s'est ainsi présenté chez le fils Ferret, il abrite en son sein un foie pestilentiel ! Comment agir ? ' se disaient-ils.
    Casque d'Or rapporta au Roi Ong leurs discussions :
    ' Moi-même, dit Casque d'Or, j'ai pris part à cette entente. Cependant, je ne puis me résoudre à te renier, toi, mon Roi. ' Le Roi Ong fit alors arrêter ses cadets et ses seigneurs, Cerf de l'Union, Qulbari, Prince Front et les autres, qui avaient tenu ces propos. L'un des cadets, Jaqa l'Accompli, prit la fuite et se rendit chez les Huit.
    Le Roi Ong fit entrer les autres, avec leurs liens, dans la yourte et leur dit :
    ' Lorsque nous traversions les territoires des Ouïgours et des Tangoutes, de quoi étions-nous convenus ? Que dois-je penser d'individus tels que vous ? '
    Il leur cracha au visage, puis détacha leurs liens. Quand le roi leur eut ainsi craché au visage, toutes les personnes présentes dans la yourte se levèrent et crachèrent sur eux.

    153. L'hiver passa. À l'automne de l'année du Chien [1202], l'Empereur Cinggis livra bataille aux Soixante Dix Abrivents contre les Tatar Blancs, les Tatar Preneurs, les [Tatar-] Duta'ud et les Tatar Aluqai.
    Avant la bataille, l'Empereur Cinggis édicta la discipline suivante :
    ' Au moment d'écraser les ennemis, nous ne nous arrêterons pas pour le butin. Une fois que nous les aurons complètement écrasés, ce butin sera bel et bien nôtre, et ce sera bel et bien nous qui le partagerons.
    Si nous sommes contraints par l'adversaire à reculer, nous retournerons sur le terrain de notre première attaque. Ceux qui n'y retourneront pas, nous leur ferons trancher le cou ! ' dit-il en disciplinant ses troupes.
    Il livra bataille aux Soixante Dix Abrivents et força les Tatar à se retirer. Il les écrasa, les fit rejoindre leur peuple à Ulqui Silügeljid et les asservit.
    Tandis que nous mettions hors de combat ces puissants Tatar Blancs, Tatar Preneurs, Tatar Duta'ud et Tatar Aluqai, Or, Bélier et Ulcéreux enfreignirent tous trois la discipline édictée et s'arrêtèrent pour le butin.
    Comme ils avaient enfreint la discipline, l'Empereur Cinggis dépêcha Flèche et Fortuné et fit saisir tout ce qu'ils avaient pris, chevaux et autre butin.

    154. Une fois les Tatar hors de combat et asservis, l'Empereur Cinggis se demanda quoi faire de leur peuple. Lui et ceux de sa lignée entrèrent dans une seule et même tente, où ils tinrent un grand conseil et délibérèrent en ces termes :
    ' Depuis les temps anciens,
    Les Tatar ont fait périr nos pères !
    Exigeant réparation pour nos aïeux,
    Assouvissant notre vengeance,
    Tuons-les et massacrons-les
    Comme dans la clavette d'une roue !
    Massacrons-les jusqu'au dernier !
    Ceux qui restent, qu'on les asservisse !
    Qu'en tout lieu, on se les répartisse ! ' conclurent-ils.
    Comme ils sortaient de la tente, le Tatar Grande Longévité demanda à Faste ce dont ils avaient délibéré, et Faste répondit :
    ' Nous sommes convenus de vous massacrer tous comme dans la clavette d'une roue ! '
    À ces paroles de Faste, Grande Longévité annonça la nouvelle à tous ses Tatar. Ils se retranchèrent.
    Lorsqu'il fallut encercler les Tatar retranchés, nos guerriers subirent de lourdes pertes. Alors que nous peinions pour réduire à merci les Tatar retranchés et les massacrer tous comme dans la clavette d'une roue, les Tatar se dirent entre eux :
    ' Enfilons chacun un couteau dans notre manche et mourons en emportant un coussin ! '
    Et, une fois encore, nous subîmes de lourdes pertes.
    Lorsque enfin nous eûmes achevé de massacrer ces Tatar comme dans la clavette d'une roue, l'Empereur Cinggis décréta :
    ' Nos guerriers ont souffert de lourdes pertes parce que Faste a divulgué ce que nous avions conclu entre membres de la lignée au grand conseil.
    Dorénavant, Faste ne participera plus au grand conseil. Jusqu'à la fin du conseil, il réglera toute chose à l'extérieur [de la tente] et, cela fait, il jugera les querelles et ceux qui ont commis vol ou mensonge. Une fois le conseil terminé, après qu'on aura bu le koumys cérémoniel, alors seulement Faste et Ulcéreux entreront ! '

    155. C'est à cette époque que l'Empereur Cinggis prit [pour épouse] la Reine Neuvaine, fille du Tatar Grande Longévité. Gomme elle avait l'heur de lui plaire, Neuvaine dit :
    ' Si l'empereur y consentait, ne pourrait-il pas me considérer comme une simple personne ? Ma sœur aînée, appelée Nonaine, m'est bien supérieure : elle conviendrait à un roi. Récemment un gendre est venu faire le gendre [chez nous ]. À présent, dans la confusion régnante, ils sont certainement partis, mais où ?
    - Si ta sœur aînée est plus belle que toi, dit à ces mots l'Empereur Cinggis, je la ferai chercher. Si ta sœur vient, lui céderas-tu ta place ? demanda-t-il.
    - Si l'Empereur y consent, dès que je verrai ma sœur, je lui céderai ma place ', répondit la Reine Neuvaine.
    L'Empereur Cinggis donna alors des instructions pour la faire rechercher. Nos guerriers la rencontrèrent alors qu'elle allait par la forêt en compagnie du gendre à qui elle avait été donnée. L'homme s'échappa, mais ils ramenèrent la Reine Nonaine.
    A la vue de sa sœur aînée, la Reine Neuvaine, fidèle à la promesse qu'elle avait faite auparavant, se leva et la fit asseoir à sa place, elle-même s'asseyant plus bas.
    Comme elle était bien telle que la Reine Neuvaine l'avait dit, l'Empereur Cinggis fut pénétré de son charme. Il prit la Reine Nonaine [pour épouse] et il la fit asseoir dans le rang [des épouses impériales].

    156. Ayant achevé d'asservir les Tatar, l'Empereur Cinggis se trouvait un jour assis dehors à boire en compagnie. Il siégeait entre les Reines Nonaine et Neuvaine et buvait avec elles, lorsque la Reine Nonaine poussa un profond soupir.
    L'Empereur Cinggis réfléchit en son for intérieur, puis il fit venir Bo'orcu, Esclave et d'autres seigneurs :
    ' Rangez tribu par tribu, ordonna-t-il, tous les hommes que nous avons rassemblés et mettez à part les individus qui se trouveront dans une tribu autre que la leur. ' Quand tous se furent rangés, tribu par tribu, un beau jeune homme élancé se retrouva à l'écart des tribus. Lorsqu'on lui demanda qui il était, l'individu répondit :
    ' Je suis le gendre à qui a été donnée la fille du Tatar Grande Longévité, appelée Nonaine. Craignant d'être asservi par l'ennemi, j'avais fui. Je suis venu, pensant que le calme était à présent rétabli. 'Parmi tous ces hommes, me suis-je dit, comment pourrais-je être reconnu ?' '
    Quand on rapporta ces paroles à l'Empereur Cinggis, il décréta :
    ' Celui-là nourrissait des pensées hostiles et errait en solitaire. Qu'est-il venu tramer à présent ? Ceux de son espèce, nous les avons [massacrés] comme dans la clavette d'une roue. À quoi bon tergiverser ? Otez-le de ma vue ! ' Et on lui trancha la tête sur-le-champ.

    157. Cette même année du Chien [1202], comme l'Empereur Cinggis partait en guerre contre le peuple des Tatar, le Roi Ong, lui, se mettait en campagne contre le peuple des Bons Viseurs et poursuivait Fixe le Bey en direction de la longue vallée de la Bargouzine.
    Il tua Parfait le Bey, fils premier né de Fixe, prit les deux filles de Fixe, Bienheureuse et Blanche, ainsi que ses épouses, et asservit ses deux fils Peau de Patte et Roc, et leur peuple avec eux. Il n'en donna rien à l'Empereur Cinggis.

    158. Plus tard, l'Empereur Cinggis et le Roi Ong partirent en campagne contre le Roi Commandant des Souris des Bouleaux des Huit. Ils le rattrapèrent alors qu'il se trouvait sur la rivière Glaciale à la Grande Montagne. Dans l'impossibilité de combattre, le Roi Commandant s'éloigna en franchissant l'Altaï. Ils prirent en chasse le Roi Commandant depuis la rivière Glaciale et le forcèrent à franchir l'Altaï. Ils le poursuivaient en descendant le cours de l'Ürünggü, au Promontoire de Sable, quand l'un de ses seigneurs, appelé Sept Étendards, qui allait en reconnaissance, fut pris en chasse par nos éclaireurs. Il était sur le point de s'échapper vers le sommet de la montagne quand sa sangle se rompit et qu'il fut capturé. Après avoir descendu le cours de l'Ürünggü à la poursuite du Roi Commandant, on le rattrapa au lac Tête Rouge et, là, on le mit hors de combat.

    159. Tandis que l'Empereur Cinggis et le Roi Ong s'en retournaient, le belliqueux Enroué Sabraq, des Huit, rangea ses troupes en ordre de bataille au confluent de la Baidaraq et s'apprêta à croiser le fer. L'Empereur Cinggis et le Roi Ong rangèrent leurs troupes dans l'intention de livrer combat. Comme on arrivait [sur les lieux], le soir tomba. On passa la nuit en rangs, disant qu'on se battrait le lendemain.
    Le Roi Ong fit alors allumer des feux sur ses positions et s'en alla de nuit en remontant le cours de la Queue Noire.

    160. Jamuqa partit avec le Roi Ong. Tout en cheminant à son côté, Jamuqa dit au Roi Ong :
    ' Depuis longtemps, mon allié juré Ferret échange des émissaires avec les Huit. Et voilà qu'à présent il ne vient pas.
    Roi, ô Roi,
    Je suis l'alouette des champs qui demeure,
    Mon allié juré est l'alouette des airs qui migre.
    Il est sans doute allé chez les Huit. Il reste en arrière prêt à se rallier à eux. '
    A ces paroles de Jamuqa, Carminé Gürin le Preux rétorqua :
    ' Comment, dans ta flagornerie, oses-tu calomnier ainsi tes aînés et cadets loyaux ! ' dit-il.

    161. L'Empereur Cinggis passa la nuit sur place. Le lendemain de bonne heure, comme le jour blanchissait, l'Empereur Cinggis s'apprêtait à livrer bataille quand il vit que les positions du Roi Ong étaient désertes.
    ' Ceux-là, dit-il, nous ont traités comme de la viande qu'on brûle en sacrifice ! '
    De là, il se mit en route, traversa à la confluence d'Eder Altaï, puis, avançant toujours sans discontinuer, il établit son campement dans la steppe de la Croupe. Dès lors, l'Empereur Cinggis et Molosse, conscients des difficultés des Huit, ne les comptèrent plus au nombre des hommes [dont on avait à craindre].

    162. Enroué Sabraq se lança à la poursuite du Roi Ong, asservit les femmes et les fils de Senggüm, ainsi que son peuple et ses foyers, et, avant de s'en retourner, asservit la moitié du peuple du Roi Ong qui se trouvait à la Passe Charretière, avec troupeaux et provisions.
    Profitant de l'occasion, Peau de Patte et Roc, les deux fils de Fixe des Bons Viseurs, emmenant tout leur peuple, se séparèrent [du Roi Ong] et descendirent le cours de la Selenga pour se joindre à leur père.

    163. Dépouillé par Enroué Sabraq, le Roi Ong dépêcha un émissaire à l'Empereur Cinggis. En l'envoyant, il déclara :
    ' J'ai été dépouillé par les Huit de mon peuple et de mes foyers, de mes femmes et de mes fils, dit-il. J'envoie demander à mon fils ses quatre braves. Qu'ils sauvent pour moi mon peuple et mes foyers ! '
    Et il le dépêcha.
    L'Empereur Cinggis organisa une armée et envoya ses quatre braves : Bo'orcu, Esclave, Louvet et Roc le Preux. Avant l'arrivée de ces quatre braves, Senggüm livrait bataille aux Falaises Rouges quand son cheval fut atteint à la cuisse. Il allait être capturé lorsque les quatre braves survinrent et le sauvèrent. Ils sauvèrent son peuple et ses foyers, ses épouses et ses fils, et les donnèrent tous au Roi Ong.
    Ce dernier déclara alors :
    ' Naguère, c'est par son bon père que mon peuple, tout entier parti, me fut restitué de la même façon. Aujourd'hui encore, voici que les quatre braves de mon fils sont venus sauver mon peuple tout entier parti. Que la protection du Ciel et de la Terre se chargent de le payer de retour ! ' dit-il.

    164. Le Roi Ong dit encore :
    ' Une fois déjà, mon allié juré Neuvain le Preux m'avait restitué mon peuple tout entier parti. Cette fois encore, le fils Ferret m'a restitué mon peuple tout entier parti. Ce père et ce fils, qui rassemblèrent et me restituèrent mon peuple tout entier parti, pour qui l'ont-ils rassemblé à grand peine ?
    Je suis vieux maintenant,
    Je suis un homme âgé :
    Qui gouvernera tout ce peuple
    Quand, dans ma vieillesse,
    J'irai sur les hauteurs,
    Quand, dans mon grand âge,
    J'irai dans la montagne ?
    Mes cadets sont dépourvus de caractère. Pour seul fils, je n'ai que Senggüm, et c'est comme ne pas en avoir. Si je faisais de Ferret l'aîné de Senggüm, j'aurais alors deux fils et mon esprit serait en paix ! ' dit-il.
    Le Roi Ong tint conseil avec l'Empereur Cinggis dans la Forêt Noire, sur la Toula, et ils se déclarèrent mutuellement père et fils. La raison, la voici : du fait que le Roi Ong avait jadis juré alliance avec Neuvain le Roi, il était donc comme un père. Telle fut la raison pour laquelle ils se déclarèrent mutuelle ment père et fils.
    L'Empereur Cinggis et le Roi Ong se dirent l'un à l'autre :
    ' Au moment de marcher sur l'ennemi nombreux,
    Comme un seul, nous marcherons ensemble !
    Lors des battues au gros gibier farouche,
    Comme un seul, toujours, nous chasserons ensemble. '
    Ils se dirent aussi :
    ' Si, éveillant contre nous la jalousie,
    Un serpent à dents nous mord,
    Ne prêtons pas le flanc à sa morsure,
    N'ajoutons foi qu'après en avoir parlé de vive voix !
    Si un serpent à crocs nous agrippe,
    N'acceptons pas son jeu de discorde,
    N'ajoutons foi qu'après en avoir parlé de vive voix ! '
    conclurent-ils, et ils vécurent dans l'affection l'un de l'autre.

    165. ' À cette affection, ajoutons une affection ', se dit l'Empereur Cinggis, et il demanda la Princesse Razzia, sœur cadette de Senggüm, pour [son fils aîné] L'Hôte.
    ' En échange, dit-il, je donnerai notre Princesse Belle à Tusaqa, fils de Senggüm. '
    À cette demande, Senggüm, empli d'une haute idée de lui-même, dit :
    ' Si une personne de notre lignée allait chez eux, elle devrait se tenir debout à l'entrée de la tente, les yeux tournés vers la place d'honneur. Si une personne de leur lignée venait chez nous, elle serait assise à la place d'honneur, les yeux tournés vers l'entrée ! ' dit-il.
    Et, se faisant une haute idée de lui-même, il nous parla de manière insultante. Ne donnant pas la princesse Razzia, il n'agréa pas [la demande].
    Devant ces paroles, l'Empereur Cinggis abandonna en son for intérieur tout sentiment pour le Roi Ong et Senggüm le Niais.

    166. Jamuqa comprit qu'il avait abandonné tout sentiment [à leur égard]. Au printemps de l'année du Cochon [1203], Jamuqa, Or, Bélier, Le Dur, Le Vieux, Seigneuret, Gerfaut des Astucieux et Duret le Bey nomadisèrent d'un commun accord et se rendirent auprès de Senggüm le Niais, aux Sablés Malaisés, sur le versant nord boisé des hauteurs de Jeje'er.
    ' Mon allié juré Ferret, dit Jamuqa en le calomniant, échange messagers et émissaires avec le Roi Tayang des Huit,
    Sa bouche a beau parler de père et de fils,
    Son comportement est tout autre.
    Vous lui avez fait confiance.
    Si vous ne prenez pas les devants, qu'adviendra-t-il de vous ?
    Quant à moi, si vous partez en guerre contre l'allié juré Ferret, j'y prendrai part en l'attaquant par le travers ! ' dit-il.
    Or et Bélier dirent :
    ' Des fils de Mère Hö'elün,
    Nous tuerons pour vous l'aîné,
    Et nous renierons les cadets ! '
    Le Vieux, Le Seigneuret et Le Dur dirent :
    ' Pour vous, nous maintiendrons ses mains, Nous piétinerons ses pieds ! '
    Gerfaut dit :
    ' Usant de ruse, je m'emparerai du peuple de Ferret ! Quand leur peuple leur aura été pris et qu'ils se trouveront sans peuple aucun, que pourront-ils faire ? '
    Duret le Bey dit :
    Prince héritier Senggüm le Niais, quelles que soient tes intentions, avec toi nous irons
    Jusqu'aux extrémités du lointain,
    Jusqu'au tréfonds des abîmes ! '

    167. Après qu'on lui eut tenu ces propos, Senggüm le Niais envoya Bon Renfort les rapporter à son père le Roi Ong. Une fois avisé, le Roi Ong déclara :
    ' Comment pouvez-vous nourrir de telles pensées à l'égard de mon fils Ferret ? Alors que depuis toujours nous avons trouvé en lui un appui, si vous nourrissez à présent de si mauvaises pensées envers mon fils, nous ne serons pas aimés du Ciel. Jamuqa déblatère facilement. Parle-t-il avec raison ? ' Et, mécontent, il le renvoya. Senggüm envoya à nouveau pour dire :
    ' Quand parle un homme pourvu d'une bouche et d'une langue, pourquoi ne pas le croire ? '
    Après avoir envoyé à deux et à trois reprises en vain, lui-même y alla en personne, et déclara :
    ' Toi vivant, Ferret n'a cependant aucune considération pour nous. Quand toi, son père le roi, [de vieillesse]
    Tu suffoqueras avec un laitage,
    Tu t'étoufferas avec de la viande,
    Nous laissera-t-il vraiment gouverner ton peuple, que ton père le Roi Commandant Cyriaque à grand-peine rassembla si nombreux ? Par qui et comment le fera-t-il gouverner ? ' dit-il. À ces mots, le Roi Ong répondit :
    ' Comment pourrais-je rejeter mon enfant, mon fils ! Depuis toujours nous avons trouvé en lui un appui. Convient-il de nourrir de mauvaises pensées à son égard ? Nous ne serions pas aimés du Ciel ! ' dit-il.
    Furieux, son fils Senggüm le Niais sortit en rabattant violemment la portière de feutre. Accédant au désir de son fils Senggüm, le Roi Ong le fit appeler et lui dit :
    ' Est-ce que, peut-être, nous pourrions [quand même] être aimés du Ciel ? Comment rejetterais-je le fils [Ferret] ? Si vous, vous en êtes capables, alors agissez ! À vous de décider ! '

    168. Senggüm dit alors :
    ' Ils avaient demandé notre princesse Razzia. Sous prétexte de venir manger la trachée au festin de fiançailles, convenons d'un jour, invitons-les à venir et alors, emparons-nous d'eux ! ' Ils discutèrent et finirent par tomber d'accord. [Ils] envoyèrent dire :
    ' Nous sommes prêts à vous donner la Princesse Razzia. Venez manger la trachée des fiançailles ! '
    Comme l'Empereur Cinggis, invité, était en chemin avec dix hommes, il passa la nuit, en cours de route, dans la yourte de Père Tavelé. Là, Père Tavelé lui dit :
    ' Quand nous avions demandé la Princesse Razzia, ces mêmes gens nous avaient humiliés et ne nous l'avaient pas donnée. Pour quelle raison à présent nous ont-ils au contraire invités à manger la trachée des fiançailles ? Pourquoi ces gens, qui ont une si haute idée d'eux-mêmes, se disent-ils prêts au contraire à nous la donner et nous ont-ils invités ? S'agit-il là d'intentions claires et nettes ? Mon fils ne devrait s'y rendre qu'à bon escient. Le printemps est venu, nos troupeaux sont amaigris : envoyons en prétextant que nous devons engraisser nos troupeaux ', dit-il.
    L'Empereur Cinggis n'y alla donc pas, mais dépêcha Taurin et Jolies Crêtes en leur disant de manger la trachée des fiançailles, puis il revint de chez Père Tavelé. Quand arrivèrent Taurin et Jolies Crêtes, [Senggüm et les siens] se dirent :
    ' Nous avons été percés à jour. Demain, à la première heure, nous les cernerons et nous nous emparerons d'eux ! '

    169. Grande Longévité, un cadet d'Or, rentra chez lui et raconta qu'on s'était entendu pour les cerner et s'emparer d'eux :
    ' Nous sommes convenus, dit-il, de nous emparer de Ferret demain, à la première heure. À celui qui irait rapporter ces paroles à Ferret, quel rang ne lui accorderait-il pas ! '
    Comme il parlait de la sorte, sa femme Chien Pie répliqua :
    ' À quoi bon ces propos inconsidérés ! Et si l'un de nos hommes les prenait au sérieux ? ' dit-elle.
    Tandis qu'ils discutaient ainsi, le manadier Badai vint apporter le lait, entendit ces propos et repartit. Badai s'en alla rapporter les paroles de Longévité à son compagnon, le manadier Intrépide, qui lui dit :
    ' Je vais y aller aussi pour en avoir le cœur net ! '
    Il se rendit à la tente de Longévité. Le fils de ce dernier, Apparat le Mince, assis dehors à aiguiser ses flèches, disait :
    ' Qu'avons-nous donc dit tantôt !
    On devrait s'arracher la langue,
    On devrait fermer toutes les bouches ! '
    Sur ce, il ajouta à l'adresse de son manadier Intrépide :
    ' Attrape le Blanc des Bons Viseurs et le Châtain à Bouche Blanche, et amène-les-moi. Tu les laisseras à l'attache cette nuit, je partirai de bonne heure ! '
    Intrépide s'en alla et dit à Badai :
    ' J'ai vérifié ce que tu as dit tantôt : la chose est certaine. '
    ' À présent, conclurent-ils, partons tous deux en aviser Ferret. '
    Ils attrapèrent le Blanc des Bons Viseurs et le Châtain à Bouche Blanche et les mirent à l'attache. Le soir venu, ils tuèrent dans leur tente un de leurs agneaux, utilisant pour le cuire le bois de leur lit. Montant le Blanc des Bons Viseurs et le Châtain à Bouche Blanche, qui étaient prêts à l'attache à chevaux, ils partirent à la nuit.
    Badai et Intrépide parvinrent chez l'Empereur Cinggis au milieu la nuit. S'adressant à lui depuis l'arrière de sa tente, ils lui rapportèrent au complet les propos tenus par Grande Longévité et ceux de son fils Apparat le Mince, assis à aiguiser ses flèches, qui avait dit d'attraper les deux hongres, le Blanc des Bons Viseurs et le Châtain à Bouche Blanche, et de les mettre à l'attache. Badai et Intrépide ajoutèrent :
    ' Sauf le respect que l'on vous doit, Empereur Cinggis, il n'y a aucun doute à avoir ! Ils sont convenus entre eux de vous cerner et de s'emparer de vous ! ' conclurent-ils.

     

    CHAPITRE VI

    170. Ainsi avisé, l'Empereur Cinggis ajouta foi aux paroles de Badai et d'Intrépide et, pendant qu'il faisait encore nuit, il fit prévenir les personnes de confiance qui se trouvaient auprès de lui. Abandonnant ses possessions pour s'alléger, il s'échappa et partit de nuit.
    Alors qu'on faisait route par le versant nord des monts Mauvais, il laissa à cet endroit l'Uriangqai Jelme le Bel, en qui il avait confiance, pour surveiller les arrières, posta des guetteurs et poursuivit sa route. Le lendemain, on continua à avancer tout au long du jour. Laissant le soleil décliner, on arriva aux sables des Trouées Noires, où on fit la halte de la mi-journée.
    Pendant qu'on mangeait et qu'on se reposait, Cigidai et Yadir, chargés de faire paître les hongres du Preneur, menèrent les hongres pâturer diverses herbes. C'est alors que, derrière eux, ils aperçurent la poussière de l'ennemi qui arrivait en passant par les Saules Rouges, sur le versant sud des monts Mauvais.
    ' L'ennemi arrive ! ' s'écrièrent-ils, et ils revinrent en poussant leurs chevaux devant eux.
    Averti de l'arrivée de l'ennemi, l'Empereur Cinggis regarda et dit :
    ' C'est le Roi Ong qui soulève cette poussière en passant par les Saules Rouges, sur le versant sud des monts Mauvais. Il vient à notre poursuite. '
    Quand il eut vu la poussière, l'Empereur Cinggis fit attraper et charger ses chevaux, puis partit à cheval. S'il ne l'avait ainsi aperçue, il aurait été pris au dépourvu.
    Tandis qu'ils cheminaient, Jamuqa allait de compagnie avec le Roi Ong. Le Roi Ong interrogea Jamuqa :
    ' Qui sont ceux susceptibles de se battre pour le fils Ferret ? ' demanda-t-il. Jamuqa répondit :
    ' Il y a là ses Germains et ses Ogres. Ces gens-là se battront !
    Dans tout encerclement,
    Ils frappent habilement ;
    Dans chaque corps à corps,
    Ils frappent le plus fort.
    Ce sont des gens
    Habitués au sabre et à la lance
    Dès leur plus jeune âge.
    Ils ont des étendards
    Noirs et bicolores.
    Ce sont des gens dont il faut se garder, dit-il.
    - S'il en est ainsi, répondit le Roi Ong, nous leur opposerons Dur et ses preux Laids : nous lancerons à l'assaut les preux Laids.
    Sur les talons des Laids, nous lancerons à l'assaut Enragé le Féroce, des Dix Mille Tübegen.
    Sur les talons des Tübegen, nous lancerons à l'assaut les preux Nombreux Dongqaid.
    Sur les talons des Dongqaid, que le prince Vingt la Fonte donne l'assaut à la tête de mes mille gardes, à moi le Roi Ong.
    Nous, avec le corps principal [de l'armée], nous donnerons l'assaut sur les talons des mille gardes ! ' dit le Roi Ong.
    Et il ajouta :
    ' Cadet Jamuqa, tu commanderas notre armée ! '
    À ces mots, Jamuqa se retira à l'écart et dit à ses compagnons :
    ' Le Roi Ong me dit de commander notre armée. [Or,] je n'ai jamais pu me résoudre à me battre contre l'allié juré. Il me dit de commander cette armée : le Roi Ong est encore pire que moi ! C'est un compagnon de fortune ! Je vais faire passer un message à l'allié juré lui recommandant de tenir bon ! '
    Et Jamuqa envoya sur-le-champ un émissaire passer un message à l'Empereur Cinggis en ces termes :
    ' Le Roi Ong m'a demandé qui sont ceux susceptibles de se battre pour le fils Ferret. J'ai répondu en mettant au premier rang les Germains et les Ogres.
    Quand j'ai dit cela, ils se sont organisés pour placer sur le front, à l'avant-garde, leurs Laids. Sur les talons des Laids, ils sont convenus d'Enragé le Féroce, des Dix Mille Tübegen. Sur les talons des Dongqaid, ils sont convenus du prince Vingt la Fonte, seigneur des mille gardes du Roi Ong. Et sur ses talons, ils sont convenus de se tenir avec le corps d'armée principal du Roi Ong.
    Et le Roi Ong a ajouté : 'Cadet Jamuqa, tu commanderas cette armée !', et il m'en a chargé. À en juger, voilà bien un compagnon de fortune ! Comment pourrais-je commander notre armée contre [toi] ? Jadis, je n'ai jamais pu me résoudre à me battre contre l'allié juré. Le Roi Ong est pire que moi. Allié juré, n'aie crainte ! Tiens bon ! '
    Et il envoya.

    171. En recevant ce message, l'Empereur Cinggis dit :
    ' Oncle Le Djourtchète, des Germains, qu'en dis-tu ? Je te placerai à l'avant-garde ! '
    Avant même que Le Djourtchète ait pu émettre un seul son, Désiré le Sagace, des Ogres, déclara :
    ' C'est moi qui combattrai en avant de l'allié juré ! Et pour ce qui est de prendre ensuite soin de mes enfants orphelins, que l'allié juré en décide ! '
    Le Djourtchète dit :
    ' Nous, les Germains et les Ogres, nous combattrons à l'avant-garde, en avant de l'Empereur Cinggis ! '
    Et, après avoir ainsi parlé, Le Djourtchète et Désiré rangèrent leurs Germains et leurs Ogres en ordre de bataille en avant de l'Empereur Cinggis. C'est alors que l'ennemi arriva avec les Laids en première ligne.
    Quand il fut là, les Germains et les Ogres s'élancèrent à l'assaut des Laids et les écrasèrent. Tandis qu'ils les écrasaient, Enragé le Féroce, des Dix Mille Tübegen, lança l'assaut. Durant l'assaut, Enragé le Féroce piqua Désiré [d'un coup de lance] et le désarçonna. Les Ogres firent volte-face vers Désiré [pour le couvrir].
    Le Djourtchète s'élança à l'attaque avec ses Germains et écrasa les Dix Mille Tübegen. Alors qu'il les écrasait et les repoussait, les Nombreux Dongqaid s'élancèrent à l'assaut contre lui, mais Le Djourtchète les défit également. Pendant qu'il avançait et les écrasait, le prince Vingt la Fonte attaqua avec ses mille gardes. Une fois encore, Le Djourtchète les défit.
    Il les forçait à battre en retraite quand Senggüm, qui s'apprêtait à lancer l'assaut contre lui sans l'accord du Roi Ong, fut atteint d'une flèche à sa joue rouge et tomba sur place. Senggüm tombé à terre, les Corbeaux firent tous volte-face vers Senggüm et se tinrent auprès de lui.
    Après avoir défait l'ennemi de la sorte, comme le soleil couchant éclairait obliquement le sommet des collines, les nôtres firent demi-tour en emmenant Désiré, tombé et blessé, et revinrent. L'Empereur Cinggis quitta les lieux où les nôtres et le Roi Ong s'étaient livré bataille. Le soir venu, il alla passer la nuit à l'écart.

    172. On passa la nuit en ordre de bataille et quand, le lendemain au point du jour, on fit le recensement, Généreux, Louvet et Bo'orcu manquaient tous trois. L'Empereur Cinggis dit :
    Louvet et Bo'orcu, qui sont gens de confiance, sont restés en arrière avec Généreux. Vivants ou morts, comment ceux-là pourraient-ils jamais se séparer ! '
    Cette nuit-là, les nôtres passèrent la nuit en gardant leurs chevaux en main.
    ' Si l'on vient à notre poursuite, dit l'Empereur Cinggis en rangeant ses troupes, nous livrerons bataille ! '
    Aux premières lueurs du jour, on vit un homme approcher, venant de l'arrière. Il arriva : c'était Bo'orcu. L'Empereur Cinggis le laissa arriver et dit, en se frappant la poitrine :
    ' Que le Ciel éternel en décide ! '
    Bo'orcu dit :
    ' Pendant l'assaut, mon cheval a été atteint d'une flèche et en est tombé. Alors que je partais en courant, il y avait là, à l'endroit libéré par les Corbeaux qui avaient fait volte-face vers Senggüm, un cheval bâté qui avait laissé son chargement glisser sur le flanc. J'ai coupé [les courroies de] son chargement et, monté sur le bât, je suis parti. J'ai trouvé les traces laissées par les nôtres en se retirant : je les ai suivies et me voici. '

    173. Il n'était passé qu'un bref moment quand, à nouveau, un homme [à cheval] approcha, les jambes pendant sous lui tandis qu'il avançait. À le voir, on aurait dit qu'il était seul. Mais, quand il fut tout à fait arrivé, [on vit que] c'était Louvet qui arrivait, monté en croupe derrière Généreux et la commissure des lèvres ensanglantée.
    Lorsque Généreux avait été atteint par une flèche à la jugulaire, le sang se coagulant, Louvet l'avait aspiré avec sa bouche, et ce sang qui bouchait la plaie avait coulé à la commissure de ses lèvres.
    À leur vue, l'Empereur Cinggis laissa couler les larmes de ses yeux et son cœur se serra. Après avoir fait promptement allumer un feu et cautériser [la blessure], il envoya chercher du lait fermenté pour Généreux et lui en fit donner.
    ' Si l'ennemi arrive, nous livrerons bataille ! ' dit-il.
    Louvet dit alors :
    ' La poussière de l'ennemi est par là-bas : elle s'élève haut en direction des Saules Rouges, sur le versant sud des monts Mauvais. C'est par là que [l'ennemi] est parti. '
    À ces mots de Louvet, [l'Empereur Cinggis] déclara :
    ' S'il était venu, nous aurions combattu. Si l'ennemi nous fuit et s'en va, nous organiserons nos troupes et nous livrerons bataille [plus tard] ! '
    Et il se mit en route. Il avança en remontant le cours de l'Ulqui Silügeljid et pénétra dans les Soixante Dix Abrivents.

    174. C'est alors qu'arriva derrière lui Duraille le Dissimulé, qui avait quitté femmes et enfants. À son arrivée, Duraille le Dissimulé rapporta ces paroles du Roi Ong :
    ' Quand son fils Senggüm est tombé, atteint à sa joue rouge d'une flèche effilée, le Roi Ong a fait volte-face vers lui et s'est alors exclamé :
    'A l'heure de [choisir entre] l'exciter ou non,
    Nous l'avons excité,
    A l'heure de [choisir entre] le provoquer ou non,
    Nous l'avons provoqué !
    Nous sommes cause
    Que ce clou s'est fiché
    Dans la joue de mon fils chéri.
    En compensation de la vie de mon fils, attaquons !'
    À ces mots, Enragé le Féroce lui a dit :
    'Roi, Roi ! Non !
    Quand en secret nous désirons un fils,
    Nous faisons rubans et bandelettes,
    Nous prions et invoquons les pères !
    Prenons soin de Senggüm,
    Ce fils bel et bien né !
    La plupart des Mongols sont pour nous, avec Jamuqa, avec Or et Bélier. Quant aux Mongols qui, aux côtés de Ferret, s'opposent à nous, où iraient-ils ? Il ne leur reste
    Que leur cheval pour monture,
    Que les arbres pour couverture !
    S'ils ne viennent pas d'eux-mêmes, nous, nous irons et les ramènerons dans nos pans de robes comme des crottins sèches !' a-t-il dit.
    À ces mots d'Enragé le Féroce, le Roi Ong a répondu :
    'D'accord, s'il en est ainsi... Mais je crains que mon fils ne s'épuise [à rester ici]. Prenez soin de mon fils, ne le remuez pas !'
    Et sur ce, il s'est retiré du champ de bataille ', raconta [Duraille le Dissimulé].

    175. Aussi, l'Empereur Cinggis quitta les Soixante Dix Abrivents.
    Tout en avançant le long du cours du Bouclier, on procéda à un recensement. Quand nous nous dénombrâmes, nous étions deux mille six cents. Avec mille trois cents hommes, l'Empereur Cinggis nomadisa sur la rive occidentale du Bouclier, tandis que les Germains et les Ogres, avec mille trois cents hommes, nomadisèrent sur la rive orientale.
    Pendant qu'on avançait ainsi en nomadisant et que l'on chassait en battue pour s'approvisionner, Désiré, qui n'était pas encore remis de ses blessures, ignorant les exhortations de l'Empereur Cinggis, se lança au galop sur du gros gibier. Son état empira et il mourut. L'Empereur Cinggis fit déposer sa dépouille à la Roche Penchée, aux noues de l'Aube, sur le Bouclier.

    176. Sachant que Charrette Emel et les autres Onggirad se trouvaient à l'embouchure du Bouclier, là où il se jette dans le lac Buir, il y envoya Le Djourtchète et ses Germains. En les envoyant, il leur dit :
    ' Si les Onggirad vous disent que, depuis les jours anciens, [ils vivent]
    De la beauté de leurs descendantes,
    De la splendeur de leurs filles,
    Alors, qu'ils se rallient !
    S'ils parlent de s'opposer, nous livrerons bataille ! '
    Quand il les eut envoyés avec ces paroles, [les Onggirad] se rallièrent au Djourtchète. Une fois qu'il eut obtenu leur ralliement, l'Empereur Cinggis ne toucha pas à leurs possessions.

    177. Après avoir rallié les Onggirad, il partit et établit son campement à l'est du Serpentin.
    L'Empereur Cinggis chargea Arqai le Molosse et Aiguille des Astucieux de délivrer ce message [au Roi Ong] :
    ' Nous avons établi notre campement à l'est du Serpentin. L'herbe y est bonne à présent ; nos hongres ont engraissé. Dites au Roi mon père :
    ' Roi mon père, pour quels griefs m'as-tu effrayé ? Et s'il y avait raison à m'effrayer, pourquoi ne pas m'avoir effrayé en laissant un sommeil suffisant à tes pauvres fils et tes pauvres brus ? Pourquoi m'avoir effrayé de la sorte,
    Abaissant les lits où nous nous étions à peine assis,
    Dispersant les fumées qui s'élèvent [au-dessus de nos tentes] ?
    Roi mon père, as-tu été piqué
    Par quelqu'un qui agit en biaisant ?
    As-tu été excité
    Par quelqu'un qui se met en travers ?
    Roi mon père, de quoi étions-nous tous deux convenus ?
    Aux Collines Rouges de la Falaise du Faon, n'avions-nous pas déclaré
    Que, si un serpent à dents nous mordait,
    Nous ne prêterions pas le flanc à sa morsure,
    Que nous n'ajouterions foi qu'après nous en être expliqués de vive voix !
    N'en étions-nous pas convenus ? Eh bien, Roi mon père, est-ce de vive voix que tu t'es expliqué avant de te séparer ?
    Que, si un serpent à crocs nous agrippait,
    Nous n'entrerions pas dans son jeu de discorde,
    Que nous n'ajouterions foi qu'après nous en être expliqués de vive voix !
    N'en étions-nous pas convenus ? Eh bien, Roi mon père, est-ce de vive voix que tu t'es expliqué avant de t'éloigner ?
    Roi mon père,
    Bien que peu nombreux,
    Nous avons fait en sorte que tu n'en souhaites pas davantage !
    Bien que médiocres,
    Nous avons fait en sorte que tu n'en désires pas de meilleurs !
    Si l'un des brancards d'un chariot à deux brancards vient à se casser, le bœuf ne peut le tirer. Ne suis-je pas, pareillement, ton brancard jumeau ?
    Si l'une des roues d'une charrette à deux roues vient à se casser, il ne peut avancer. Ne suis-je pas, pareillement, ta roue jumelle ?
    J'évoquerai les jours anciens. En tant qu'aîné de [ses] quarante fils, tu es devenu roi après ton père, le Roi Commandant Cyriaque. Quand enfin tu fus roi, tu as tué tes cadets, Prince Poulain le Fer et Taureau le Fer. Ton cadet, Capricieux le Noir, sur le point d'être tué, est parti pour préserver sa vie. Il s'est enfui et s'est rendu chez le roi des Huit, Loyal le Sage. Disant que tu étais l'assassin de tes cadets, ton oncle Roi Universel est parti en guerre contre toi. À son arrivée, tu as fui avec cent personnes pour préserver ta vie. Tu t'es échappé en suivant le cours de la Selenga et tu t'es glissé dans le défilé Noir. Ensuite, quand tu en es sorti, tu as donné ta fille, Dame Source, à Fixe des Bons Viseurs, pour lui complaire. Une fois sorti du défilé Noir, quand tu es arrivé chez mon père le Roi Neuvain, tu lui as dit : 'Sauve mon peuple de mon oncle Roi Universel !'
    Ainsi sollicité, mon père le Roi Neuvain a pris, dans le clan des Princes, Taurillon et Baqaji. À leur tête, il a organisé une armée et est parti, disant : 'Je sauverai ton peuple et je te le rendrai.' Alors que Roi Universel se trouvait aux Trois Agrostides, il le chassa en direction du pays tangoute avec vingt à trente personnes. Il sauva ton peuple et te le rendit !
    À son retour, Roi mon père, tu juras alliance avec mon père, le Roi Neuvain, dans la Forêt Noire sur la Toula. C'est alors, Roi Ong mon père, que tu déclaras avec foi : 'Que la protection du Ciel d'en haut et de la Terre se chargent de payer en retour tes services, et ce jusqu'aux descendants de tes descendants !' C'est ce que tu as déclaré avec foi.
    Par la suite, quand Capricieux le Noir demanda des troupes à Loyal le Sage, le roi des Huit, et qu'il partit en guerre contre toi, tu as abandonné ton peuple pour préserver ta vie, et tu t'es enfui avec quelques autres. Tu t'es rendu chez le Roi Universel des Qara Kitaï, sur la rivière Tchou, au pays des Sartes.
    Une année ne s'était pas écoulée qu'une fois encore tu te rebellais, contre le Roi Universel, et que tu partais. À bout de ressources, tu es venu par les territoires des Ouïgours et des Tangoutes, te nourrissant en trayant cinq chèvres aux chevreaux muselés et en saignant ton chameau. En arrivant, il ne te restait plus qu'un cheval louvet borgne.
    Comme tu arrivais ainsi à bout de forces, ô Roi mon père, songeant que tu avais autrefois juré alliance avec mon père, le Roi Neuvain, j'ai envoyé en émissaires à ta rencontre Taqai et L'Astucieux. Quant à moi, je suis allé en personne au devant de toi, depuis l'escarpement du Vieux Grisard sur la Kerülen. Nous nous sommes rencontrés au lac Güse'ür. Comme tu arrivais à bout de forces, j'ai collecté des prestations et te les ai données. Puis, du fait que tu avais juré alliance avec mon père, ainsi nous sommes-nous déclarés père et fils dans la Forêt Noire sur la Toula, n'est-il pas vrai ?
    Cet hiver-là, je t'ai fait entrer dans mon camp circulaire, je t'ai nourri. Nous avons passé l'hiver, puis l'été, et à l'automne nous sommes partis en guerre contre Fixe le Bey, des Bons Viseurs. Nous avons livré bataille à la Queue Méandre, au mont de la Boulaie, et chassé Fixe le Bey en direction de la longue vallée de la Bargouzine. Nous avons asservi le peuple des Bons Viseurs : leurs nombreux troupeaux, leurs tentes princières, leurs céréales, tout cela, je l'ai pris et donné au Roi mon père, oui !
    Je n'ai pas laissé ta faim
    Durer jusqu'au milieu du jour,
    Je n'ai pas laissé ta maigreur
    Durer jusqu'à la moitié du mois !
    A nouveau, nous avons pourchassé le Roi Commandant des Souris des Bouleaux depuis la rivière Glaciale, à la Grande Montagne, le forçant à franchir l'Altaï. Après avoir descendu le cours de l'Ürünggü, nous l'avons mis hors de combat au lac Tête Rouge.
    Alors que nous étions sur le chemin du retour, le Huit Enroué Sabraq rangea ses troupes au confluent de la Baidaraq. Au moment de livrer combat, le soir tomba. Disant qu'on croiserait le fer tôt le lendemain, nous passâmes la nuit en ordre de bataille. Alors, ô Roi mon père, tu as fait allumer des feux sur tes positions et, durant la nuit, tu t'es mis en route, remontant le cours de la Queue Noire.
    Le lendemain de bonne heure, quand nous avons regardé, tes positions étaient désertes, tu étais déjà parti. 'Ceux-là nous ont traités en viande qu'on brûle en sacrifice !' ai-je dit, et je suis parti également. Je suis revenu en traversant à la confluence d'Eder Altaï et j'ai établi mon campement dans la steppe de la Croupe.
    C'est alors qu'Enroué Sabraq s'est lancé à ta poursuite, qu'il a asservi toutes les épouses, fils, peuple et foyers de Senggüm, et qu'il est parti en asservissant, ô Roi mon père, la moitié de ton peuple qui se trouvait à la Passe Charretière, avec trou peaux et provisions. Peau de Patte et Roc, les deux fils du Bon Viseur Fixe, qui, justement, se trouvaient alors chez toi avec leur peuple et leurs foyers, se sont rebellés contre toi, profitant de l'occasion, et sont entrés rejoindre leur père dans la Bargouzine.
    Quand alors, ô Roi mon père, tu as envoyé [un messager] me dire : 'Mon peuple et mes foyers ont été asservis par le Huit Enroué Sabraq. Envoie-moi, mon fils, tes quatre braves !', je n'ai pas eu, moi, de pensées semblables aux tiennes. J'ai préparé des troupes et je les ai envoyées avec mes quatre braves : Bo'orcu, Esclave, Louvet et Roc le Preux.
    Avant [l'arrivée de] mes quatre braves, comme Senggüm combattait aux Falaises Rouges, son cheval fut touché à la cuisse : Senggüm allait être pris quand mes quatre braves arrivèrent et le sauvèrent. Lorsque, ensuite, ils sauvèrent toutes ses épouses et ses fils, son peuple et ses foyers, et qu'ils [te] les rendirent, alors, ô Roi mon père, tu as déclaré avec foi : 'Mon peuple et mes foyers, tout entier partis, m'ont été rendus par mon fils Ferret, et par ses quatre braves venus les sauver !'
    À présent, ô Roi mon père, quels griefs t'ai-je donnés ? Sur les raisons de ton mécontentement, envoie un messager. Quand tu enverras, envoie Qulbari l'Officier et Itürgen. Si tu n'envoies pas les deux, envoie [du moins] le second' ', dit-il.
    Et il dépêcha [Arqai le Molosse et Aiguille des Astucieux].

    178. À cette déclaration, le Roi Ong s'exclama :
    ' Ah, hélas !
    N'ai-je fait que me séparer de mon fils ?
    Je me suis séparé de la règle !
    N'ai-je fait que le rejeter ?
    T'ai rejeté mes obligations ! '
    Le cœur troublé, il ajouta :
    ' À présent, si j'ai une mauvaise pensée à la vue de mon fils, que je fasse ainsi couler mon sang ! ' jura-t-il.
    Et il se perça le gras du petit doigt avec un couteau à entailler [les flèches], faisant couler du sang qu'il versa dans un petit récipient en écorce de bouleau.
    ' Donnez ceci à mon fils ! ' dit-il, et il envoya.

    179. L'Empereur Cinggis déclara aussi :
    ' Vous direz à Jamuqa : 'Me détestant, tu m'as séparé de mon père le roi. Jadis, celui qui se levait le premier buvait dans le gobelet bleu de notre père. Comme je me levais en premier et que j'y buvais, tu étais jaloux. À présent, vous autres, finissez donc le gobelet du père le roi ! Jusqu'où le viderez-vous ?' '
    Et il envoya.
    L'Empereur Cinggis dit aussi :
    ' Vous direz à Or et à Bélier : 'Lorsque vous m'avez l'un et l'autre renié, avez-vous dit ouvertement que vous vouliez m'abandonner ? Ou avez-vous dit en manigançant que vous vouliez m'abandonner ?
    Toi, Bélier, quand je t'ai dit, parce que tu étais le fils de Prince Servant, d'être toi, d'entre nous tous, le roi, tu n'as pas accepté.
    Toi, Or, [ton père] le roi Qutula avait régné : quand je t'ai dit, parce que ton père avait régné, d'être roi, tu n'as pas accepté non plus.
    Quant à Sagace et Prince, quand, en raison de l'aînesse, parce qu'ils étaient les fils de Bartan le Preux, je leur avais dit d'être rois, ce fut en vain.
    Et comme je vous demandais, en vain, d'être rois, c'est vous qui m'avez dit : 'Sois, toi, le roi.' Alors, j'ai régné.
    Si vous aviez été rois,
    Et que, lors des guerres nombreuses,
    Vous m'aviez fait galoper en avant-garde,
    Moi, avec la protection du Ciel,
    À l'heure d'emmener captif l'ennemi,
    Je vous aurais ramené
    Les filles aux belles joues,
    Les dames les plus nobles,
    Les hongres aux belles croupes !
    Si vous m'aviez laissé conduire la battue
    Au gros gibier farouche,
    J'aurais si bien forcé pour vous
    Le gros gibier des montagnes
    Que leurs jambes n'auraient fait qu'une !
    J'aurais si bien forcé pour vous
    Le gros gibier des ravins
    Que leurs cuisses n'auraient fait qu'une !
    À présent, agissez pour mon père le roi en bons compagnons ! Je crains qu'on ne dise que vous êtes prompts à vous lasser. Ne faites pas dire que vous devez [votre rang] au soutien de l'Officier des centaines ! Ne laissez personne établir son camp aux sources des trois rivières !' ' dit-il.
    Et il envoya.

    180. L'Empereur Cinggis dit aussi :
    ' Dites au cadet Gerfaut : 'La raison pour laquelle je t'appelle mon cadet, c'est que [ton ancêtre] Oqda est venu comme esclave de Mafflu et de Caraqai le Grand Secrétaire. Le fils de l'esclave Oqda fut l'esclave Subtilité, et le fils de ce dernier fut Mésange Bleue le Renard. Le fils de Mésange Bleue le Renard fut Jegei le Sonneur, et le fils de Jegei le Sonneur, c'est toi, Gerfaut.
    À qui sont ces nations que, le flattant, tu prétends donner [au Roi Ong] ? Or et Bélier ne laisseraient personne régner sur mon peuple. La raison pour laquelle je t'appelle mon cadet, c'est que tu es
    Un esclave
    Au seuil de mon trisaïeul,
    Un esclave personnel
    À la porte de mon bisaïeul !
    Voici ce que je t'envoie dire.' '

    181. L'Empereur Cinggis dit aussi :
    ' Dites à l'allié juré Senggüm :
    'Je suis le fils né tout vêtu,
    Tu es le fils né tout nu !
    Notre père le roi nous a élevés de manière égale. De peur que quelqu'un ne s'immisce entre vous, toi, allié juré Senggüm, tu m'as chassé par jalousie. À présent, ne trouble pas le cœur de notre père le roi ! Soir et matin, en entrant comme en sortant, réconforte-le toujours ! N'abandonne pas tes sentiments d'autrefois et, tant qu'il est en vie, ne tourmente pas l'esprit de notre père le roi en voulant être roi !
    Allié juré Senggüm, envoie-moi des messagers. Quand tu les enverras, envoie Sage le Bey et Renfort, ou le second des deux' ', dit-il, et il dépêcha [ses messagers].
    ' Vous direz encore : 'Lorsque tu enverras des messagers, Roi mon père, envoie deux messagers.
    Allié juré Senggüm, envoie également deux messagers.
    Allié juré Jamuqa, envoie également deux messagers.
    Or, envoie également deux messagers.
    Bélier, envoie deux messagers.
    Enragé le Féroce, envoie également deux messagers.
    Duret, envoie également deux messagers !' '
    Et il fit porter ces paroles par Arqai le Molosse et Aiguille des Astucieux.
    Quand il fut avisé de ce message, Senggüm déclara :
    ' A quel moment appelait-il le roi 'père' ? Ne l'appelait-il pas 'vieillard assassin' ? A quel moment m'appelait-il 'allié juré' ? Ne disait-il pas que j'étais abouté au chamane Fixe comme une queue à une brebis sarte ? J'ai compris l'artifice de ces paroles : ce sont là paroles qui précèdent la bataille ! Sage le Bey et Renfort, dressez l'étendard de guerre, engraissez les hongres ! Il n'y a pas de doute possible. ' Arqai le Molosse repartit aussitôt de chez le Roi Ong, tandis que, comme ses femmes et ses enfants se trouvaient chez [son frère] Gerfaut, Aiguille des Astucieux, n'ayant pas le cœur à partir, resta en arrière d'Arqai.
    A son arrivée, Arqai rapporta à l'Empereur Cinggis ce qui avait été dit.

    182. L'Empereur Cinggis partit aussitôt et fit halte au lac du Marécage. Au moment d'y faire halte, il rencontra justement là Co'os le Blanc et ses Qorolas. Ces Qorolas-là vinrent se rallier sans résistance.
    Hassan le Sarte arrivait de chez l'Önggüd Prince Geai l'Officier avec des chameaux blancs, poussant devant lui mille moutons et descendant le cours de l'Argoun pour acheter des [fourrures de] zibelines et d'écureuils. C'est alors qu'il rencontra [l'Empereur Cinggis], au moment où ce dernier entrait dans le Marécage abreuver [ses troupeaux].

    183. Pendant que l'Empereur Cinggis abreuvait [ses troupeaux] au Marécage, Molosse, qui avait laissé chez le Roi Ong ses femmes et ses trois fils, Yegü, Neuvet et Étendard, partit avec quelques compagnons et vint à la recherche de l'Empereur Cinggis, son frère aîné. Ils avaient parcouru en vain les monts Noirs Obscurs sans le trouver et, à bout de ressources, se nourrissaient de cuir et de tendons quand, enfin, ils rejoignirent l'Empereur Cinggis au Marécage.
    L'Empereur Cinggis se réjouit de la venue de Molosse. Ils convinrent d'envoyer un messager au Roi Ong. L'Empereur Cinggis dépêcha le Je'üriyen Loutre et l'Uriangqai Raid, en leur disant :
    ' Vous déclarerez ceci à mon père le Roi, en disant que ce sont des paroles de Molosse :
    'Comme je regardais mon aîné,
    Au loin, je l'ai perdu de vue.
    En vain, je l'ai cherché
    Sans trouver ses brisées.
    J'ai crié, mais ma voix
    Ne fut pas entendue !
    Regardant les étoiles, je me suis allongé,
    Une motte de terre me servant d'oreiller.
    Mes femmes et mes fils sont chez le père Roi. Si j'obtenais de lui un homme pour ma garantie, je me rendrais chez le père Roi.' Vous direz que [Molosse] vous a envoyés avec ce message. '
    Et l'Empereur Cinggis ajouta :
    ' Nous nous mettrons en route après vous et nous vous retrouverons à Arqal l'Hameçon, sur la Kerülen. Venez-y ! '
    Le point de ralliement fixé, il dépêcha alors Loutre et Raid. Puis il envoya en éclaireurs Le Djourtchète et Arqai. À leur suite, l'Empereur Cinggis [et les autres] quittèrent le lac Marécage. Chevauchant sans discontinuer, ils parvinrent à Arqal l'Hameçon, sur la Kerülen.

    184. Loutre et Raid arrivèrent chez le Roi Ong. Ils délivrèrent le message qu'on les avait envoyés dire d'ici, en disant que pétaient les paroles de Molosse. Le Roi Ong avait fait dresser la Grande Tente d'or et festoyait sans se douter de rien.
    Au message de Loutre et de Raid, le Roi Ong répondit :
    ' S'il en est ainsi, que Molosse vienne ! dit-il. J'enverrai Itürgen en garantie. '
    Et il le dépêcha avec eux.
    Ils étaient à peine parvenus à Arqal l'Hameçon, lieu du rendez-vous, qu'en arrivant, l'émissaire Itürgen aperçut dans le lointain les contours d'une multitude. Faisant volte-face, il prit la fuite.
    Le cheval de Loutre était rapide : Loutre le prit en chasse, mais, le cœur lui manquant pour se saisir de lui, il passait devant et derrière lui. Le cheval de Raid était lent : de derrière, à la distance d'une flèche, il tira une flèche de telle sorte qu'elle atteignit l'extrémité de la cuisse du hongre noir harnaché d'or d'Itürgen. Loutre et Raid se saisirent alors d'Itürgen et l'amenèrent à l'Empereur Cinggis.
    L'Empereur Cinggis, sans échanger une parole avec Itürgen, dit :
    ' Amenez-le à Molosse ! Que Molosse s'en charge ! '
    Quand on le lui amena, Molosse, sans échanger une parole avec Itürgen, lui trancha [la tête] sur place et abandonna sa dépouille.

    185. Loutre et Raid dirent à l'Empereur Cinggis :
    ' Le Roi Ong n'est pas sur ses gardes. Il a fait dresser la Tente d'or et festoie. Lançons immédiatement [nos troupes] au trot, faisons-les avancer toute la nuit et, prenant les devants, encerclons-les ! ' dirent-ils.
    Approuvant ces paroles, [l'Empereur Cinggis] envoya en avant-garde Le Djourtchète et Arqai.
    Ils cheminèrent toute la nuit. En arrivant, ils cernèrent [le Roi Ong et les siens], qui se trouvaient à l'orée du défilé de Jer dans les hauteurs de Jeje'er. Alors qu'on leur opposait résistance trois jours et trois nuits durant, [les nôtres] maintinrent leur encerclement.
    Au troisième jour, n'en pouvant plus, les autres se soumirent. Sans qu'on ait su comment, le Roi Ong et Senggüm étaient partis au cours de la nuit. Celui qui avait livré bataille était Dur le Preux, des Laids.
    En venant se soumettre, Dur le Preux expliqua :
    ' Tandis que nous nous battions, trois jours et trois nuits durant, considérant [le Roi Ong] comme mon propre roi, comment, me disais je, le laisser être capturé et tué ? Ne pouvant me résoudre à le renier, je me suis battu pour lui permettre de se faufiler, espérant qu'il s'enfuie et sauve sa vie. À présent, si l'on me met à mort, je suis prêt à mourir. Mais si j'obtiens la grâce de l'Empereur Cinggis, je mettrai ma force à son service ! ' dit-il.
    L'Empereur Cinggis approuva les paroles de Dur le Preux et décréta :
    ' Est-ce que ce n'est pas là un homme qui, ne pouvant se résoudre à renier son roi, s'est battu afin qu'il s'enfuie et préserve sa vie ? Voilà quelqu'un qui fera un bon compagnon ! ' dit-il.
    Et, lui témoignant sa faveur, il ne le fit pas mettre à mort :
    ' Pour la vie [perdue] de Désiré, dit-il, que Dur le Preux et que les cent Laids mettent leur force au service des épouses et des enfants de Désiré ! S'il leur naît des garçons, qu'ils mettent leur force au service des descendants de Désiré de génération en génération ! S'il leur naît des filles, que leurs pères et mères ne les donnent pas à leur gré en mariage ! Qu'elles servent en avant et en arrière des épouses et des enfants de Désiré ! '
    Ainsi décréta-t-il en lui témoignant sa faveur. Et parce que Désiré le Sagace avait le premier ouvert la bouche, l'Empereur Cinggis, témoignant sa faveur, décréta :
    ' En raison des services rendus, que les descendants de Désiré reçoivent, de génération en génération, la part due aux orphelins ! '

     

    CHAPITRE VII

    186. Après avoir abaissé le peuple des Corbeaux, l'Empereur Cinggis les répartit entre les uns et les autres et les fit dépouiller de tous leurs biens. En raison des services rendus par Taqai le Preux, des Emblèmes, il lui donna cent Laids.
    L'Empereur Cinggis décréta également [ceci]. Le frère cadet du Roi Ong, Jaqa l'Accompli, avait deux filles. L'Empereur Cinggis, prenant pour lui la Princesse Ibaqa, l'aînée, donna la cadette, la Princesse Vigilante, à Miroir. Pour cette raison, il traita avec faveur Jaqa l'Accompli, lui disant d'être, avec ses sujets personnels au complet, son brancard jumeau, et il ne le fit pas dépouiller.

    187. L'Empereur Cinggis décréta aussi :
    En raison des services de Badai et d'Intrépide, qu'ils vivent heureux en hommes libres, de génération en génération, autorisés à porter le carquois et à boire le koumys cérémoniel ; que les Corbeaux du Roi Ong leur soient une garde personnelle, avec la Tente d'or du Roi Ong, les seaux, les bols et les récipients d'or, ainsi que les serviteurs qui en prenaient soin quand il y vivait.
    Quand vous galoperez
    Lors des guerres nombreuses
    Et trouverez du butin,
    Prenez selon ce que vous aurez trouvé !
    Quand vous tuerez le gibier farouche,
    Prenez selon ce que vous aurez tué ! ' décréta-t-il.
    L'Empereur Cinggis décréta aussi :
    ' En raison des services que Badai et Intrépide m'ont rendus de mon vivant, j'ai, avec la protection du Ciel éternel, abaissé les Corbeaux et j'ai accédé à la plus haute place. Que les générations de mes descendants y siégeant après moi gardent toujours présents à l'esprit ceux qui me rendirent de tels services ! '
    On assujettit la tribu des Corbeaux
    Et on se les distribua de sorte que nul n'en manqua.
    On se distribua les Dix Mille Tübegen,
    Et tous en reçurent en nombre suffisant.
    Le jour n'était pas encore achevé
    Qu'on avait fait piller les Nombreux Dongqaid.
    Quant aux preux Laids,
    Les preneurs de dépouilles sanglantes,
    On ne parvint pas à les partager entre tous.
    Après avoir ainsi réduit à néant les Corbeaux,
    on passa cet hiver-là aux Bosses d'Abji'a.

    188. Refusant de se soumettre, le Roi Ong et Senggüm s'étaient échappés. Sur la rivière du Servant, aux Souchets Barbus, le Roi Ong eut envie de boire. Comme il approchait du bord, il pénétra chez Vingt le Garde Passe, un guetteur des Huit. Vingt le Garde Passe s'empara du Roi Ong. Quand ce dernier déclara être le Roi Ong, il ne le reconnut pas et, n'ajoutant pas foi à ses dires, il le tua sur place.
    Sans pénétrer dans la rivière du Servant aux Souchets Barbus, Senggüm fit un détour et entra dans le désert. En quête d'eau, Senggüm mit pied à terre pour traquer des hémiones infestées de mouches, qui se tenaient là. Ils étaient trois : avec Senggüm se trouvaient son compagnon, l'écuyer Mésange Bleue, et la femme de ce dernier. Senggüm donna son cheval à tenir à son écuyer Mésange Bleue.
    Une fois qu'il eut ramené le hongre, l'écuyer Mésange Bleue fit demi-tour et partit au trot. Sa femme lui dit :
    ' Quand il était vêtu d'or
    Et se nourrissait de mets savoureux,
    Il t'appelait 'Mon Mésange Bleue' !
    Comment peux-tu partir ainsi
    En reniant ton roi Senggüm ? '
    Et là-dessus, sa femme s'arrêta et resta en arrière.
    ' Aurais-tu du désir pour Senggüm ? ' lui dit Mésange Bleue. À ces paroles, sa femme répondit :
    ' Et c'est à moi peut être que s'applique [le dicton] : 'La femme a un visage de chien' ! Donne-lui sa tasse d'or, qu'il nuisse tirer de l'eau et boire ! ' dit-elle.
    Mésange Bleue jeta derrière lui la tasse d'or :
    ' Prends ! ' dit-il, et il partit au trot.
    À son arrivée, l'écuyer Mésange Bleue se rendit chez l'Empereur Cinggis et déclara :
    ' Voici comment j'ai abandonné Senggüm dans les sables du désert et suis venu. '
    Quand il eut fini de lui rapporter tout ce qui avait été dit là-bas, l'Empereur Cinggis décréta :
    ' Je traiterai la femme avec faveur. Mais quant à l'écuyer Mésange Bleue venu en reniant ainsi son propre roi, qui pour rait prendre un tel homme pour compagnon et lui faire confiance ? '
    Il lui trancha [la tête] et abandonna sa dépouille.

    189. Saurienne, la mère du Roi Tayang des Huit, dit :
    ' Le Roi Ong était un vieux et grand roi d'autrefois. Apportez sa tête : si c'est bien lui, nous lui sacrifierons. '
    Elle envoya un messager à Vingt le Garde Passe, fit couper la tête et la fit rapporter. Ayant reconnu [la tête du Roi Ong], elle la posa sur un tapis de feutre blanc. Puis elle fit se prosterner ses brus, offrit [à la tête] le koumys cérémoniel, fit jouer pour elle de la vièle et, tenant dans la main un bol [de koumys], elle lui sacrifia.
    Alors qu'on lui sacrifiait ainsi, la tête sourit. Sous prétexte qu'elle avait souri, le Roi Tayang la fit piétiner en mille morceaux.
    Enroué Sabraq dit alors :
    ' C'est vous autres qui avez fait couper et apporter la tête du roi défunt. Il ne convient certes pas qu'en sus, c'est vous encore qui la fracassiez ! Les aboiements de nos chiens se sont faits de mauvais augure. Le Roi Loyal le Sage l'avait bien dit :
    'Mes femmes sont jeunes, disait-il,
    Mais moi, je suis un vieil homme.
    J'ai donné vie à ce Tayang
    Grâce à la sorcellerie.
    Ah, mon propre fils le béjaune
    Pourra-t-il soigner et tenir en main
    Le vaste et vil peuple où je suis né ?'
    À présent résonnent le bruit des chiens et leurs véhéments aboiements.
    Acérée fut la loi
    De Saurienne notre reine ;
    Toi, béjaune Tayang mon roi,
    Tu es bien tendre ;
    Tu n'as d'autre pensée, d'autre vertu virile,
    Que la chasse au faucon et la chasse en battue ! '
    Comme on lui tenait ce langage, Tayang déclara :
    ' On dit qu'il y a quelques Mongols, ici vers l'est. Ce peuple a effrayé avec ses carquois le grand et vieux Roi Ong d'autrefois. Il l'a contraint à fuir devant lui et a causé sa mort. À présent, voudrait-il également devenir roi ?
    Au ciel, si l'on souhaite que le soleil et la lune éclairent tous deux avec luminosité, il y a bien le soleil et la lune. Mais sur terre, comment pourrait-il y avoir deux rois ? Partons et ramenons donc ces Mongols ! ' dit-il. Saurienne, sa mère, lui dit :
    ' Et qu'en ferions-nous ? Ces Mongols sentent mauvais, leurs habits sont noirâtres. Qu'ils restent donc loin, bien à distance ! Mais assurément, pour ce qui est de leurs brus et de leurs filles les plus belles, ramenons-les ! Une fois qu'on leur aura fait se laver les mains, nous leur donnerons nos vaches et nos brebis à traire ! dit-elle.
    - Dans ce cas, répondit alors Tayang, qu'attendons-nous ? Allons chez ces Mongols et, à coup sûr, nous rapporterons leurs carquois ! ' dit-il.

    190. À ces mots, Enroué Sabraq dit :
    ' Vous tenez des propos bien présomptueux ! Ah, Roi béjaune, est-ce bien approprié ? Cachez-vous donc ! '
    Malgré les objurgations d'Enroué Sabraq, il dépêcha un messager appelé Torbi la Pierre à l'Önggüd Prince Geai l'Officier, pour lui dire :
    ' Ici à l'est, il y a, dit-on, quelques Mongols. Sois l'aile droite. Moi, d'ici, je les prendrai en tenailles et j'ôterai leurs carquois à ces Mongols. '
    Et il le dépêcha.
    À ce message, Prince Geai l'Officier envoya avec cette réponse :
    ' Je ne pourrais, quant à moi, être l'aile droite. '
    Prince Geai l'Officier envoya ensuite dire à l'Empereur Cingis, par l'entremise du messager Johannès :
    ' Le Roi Tayang des Huit va venir dans l'intention de prendre ton carquois. Il m'a envoyé dire d'être son aile droite. Je n'y ai pas consenti. À présent, j'envoie pour t'alerter. Prends garde en venant que ton carquois ne te soit ôté ! ' dit-il en le dépêchant.
    L'Empereur Cinggis chassait alors en battue dans la steppe du Chameau. On était en train de cerner les Buttes de Tülkin, lorsque arriva l'émissaire Johannès envoyé par Prince Geai l'Officier, qui délivra son message.
    À ce message, on délibéra, à l'endroit même de la battue, sur la [meilleure] façon d'agir. Nombreux furent ceux qui firent :
    ' Nos hongres sont maigres. Que pourrions-nous faire à présent ? '
    Seigneur Benjamin dit alors :
    ' Comment pouvez-vous prétexter que les hongres sont maigres ? Mes hongres sont gras. Pouvons-nous demeurer sans agir à l'écoute d'un tel message ? '
    Seigneur Faste dit aussi :
    ' Si, alors que nous sommes vivants, nos carquois nous sont ôtés par des compagnons [ennemis], à quoi bon vivre ! Pour un homme de bonne naissance, ne vaut-il pas mieux qu'à sa mort, ses os reposent avec son arc et son carquois à une même place ? Sous prétexte qu'ils ont une importante nation et qu'ils ont un peuple nombreux, les Huit parlent avec outrecuidance ! Si, profitant de leurs fanfaronnades, nous partions en guerre contre eux, serait-ce si difficile de leur prendre leurs carquois ? Si nous y allions,
    N'est-il pas probable que leurs nombreux chevaux
    S'arrêteront et resteront en arrière ?
    N'est-il pas probable que leurs tentes
    Se videront et resteront en arrière ?
    N'est-il pas probable que leur nation nombreuse
    Ira se blottir sur les hauteurs ?
    Comment rester sans agir en les laissant proférer de telles outrecuidances ? Partons plutôt en guerre ! ' dit-il.

    191. Approuvant les paroles de Faste, l'Empereur Cinggis, au retour de la battue, se mit en route depuis les Bosses d'Abji'a. Il fit halte à la Roche Penchée des noues de l'Aube, sur le Bouclier, où il fut procédé au recensement.
    Là, on forma les milliers ; là, on appointa les seigneurs de milliers, les seigneurs de centaines et les seigneurs de dizaines. Là aussi, on appointa les chambellans. On appointa ces six-là : Dödei le Chambellan, Boiteux le Chambellan, Prodigue le Chambellan, Tache le Chambellan, Bucaran le Chambellan et Boucle à l'Oreille le Chambellan.
    Quand on eut fini de former les milliers, de former les centaines et de former les dizaines, au moment de choisir et de recruter pour la garde impériale quatre-vingts gardes de nuit et soixante-dix gardes de jour, de recruter des fils et cadets de seigneurs de millier et de centaine, ainsi que des fils et cadets d'hommes ordinaires, on recruta ceux qui avaient des vertus viriles et la nuque solide.
    Témoignant sa faveur à Arqai le Molosse, l'Empereur Cinggis décréta :
    ' Qu'il forme un millier en choisissant parmi les preux. Aux jours de bataille, qu'ils se battent en se tenant devant moi. En temps ordinaire, qu'ils soient gardes de jour de la garde impériale, dit-il.
    Que Prodigue le Chambellan commande les soixante-dix gardes de jour. Qu'il agisse en concertation avec Yak le Chauve ', dit-il.

    192. L'Empereur Cinggis décréta aussi :
    ' Que les gardes impériaux porte-carquois et gardes de jour, les échansons, les portiers et les écuyers prennent leur service de jour ; que, avant le coucher du soleil, ils cèdent la place aux gardes de nuit, et qu'ils sortent passer la nuit parmi leurs hongres.
    Que, la nuit, les gardes de nuit fassent s'allonger autour de la tente ceux d'entre eux qui ont à s'allonger et qu'ils fassent se tenir debout à la porte à tour de rôle ceux d'entre eux qui ont à s'y tenir debout.
    Le matin suivant, pendant que nous mangeons notre soupe de viande, que les porte-carquois et les gardes de jour en réfèrent aux gardes de nuit, et que porte-carquois, gardes de jour, échansons et portiers vaquent à leurs tâches respectives. Qu'ils se tiennent à leurs postes respectifs !
    Au bout de trois nuits et trois jours, quand ils auront fini leurs fours de garde et passé les trois nuits exactement selon le principe [énoncé], qu'ils soient relevés et que, à la nuit, les gardes de nuit restent et passent la nuit allongés autour [de la tente] ! ' décréta-t-il.
    Quand il eut ainsi achevé de former les milliers, qu'il eut appointé les chambellans, recruté comme gardes impériaux les quatre-vingts gardes de nuit et les soixante-dix gardes de jour, et choisi des preux pour Arqai le Molosse, il quitta la Roche Penchée des noues de l'Aube, sur le Bouclier, et partit en guerre contre les Huit.

    193. En l'année du Rat [1204], au seizième jour du premier mois fie l'été, à la pleine lune rousse, il aspergea rituellement l'étendard, puis il partit en guerre.
    Flèche et Fortuné allèrent alors en avant-garde en amont de la Kerülen. Lorsqu'ils parvinrent à la steppe de la Croupe, les éclaireurs des Huit se trouvaient là, au commencement du Qangqarqan, et prirent en chasse nos éclaireurs.
    L'un de nos éclaireurs, qui avait un cheval blanc et une mauvaise selle, fut capturé par ceux des Huit. En se saisissant du cheval, les éclaireurs des Huit se dirent entre eux : ' Les hongres des Mongols sont maigres ! '
    Les nôtres, parvenus à la steppe de la Croupe, s'arrêtèrent un moment et discutèrent sur la façon d'agir. Dödei le Chambellan proposa alors à l'Empereur Cinggis :
    ' Nous sommes peu nombreux. Outre que nous sommes peu nombreux, nous arrivons exténués. Arrêtons-nous donc un peu et, en attendant que nos hongres soient rassasiés, campons déployés sur la steppe de la Croupe !
    Chaque homme vivant allumera cinq feux séparés et, avec ces feux, nous impressionnerons [l'ennemi]. On dit que les Huit sont nombreux. On dit [aussi] que leur roi est un blanc-bec qui ne sort pas de sa tente. Tandis qu'ils seront stupéfiés par les feux, nos hongres, eux, se rassasieront. Une fois que nous aurons rassasié nos hongres, qu'en serait-il si nous prenions en chasse les éclaireurs des Huit, puis, dans la lancée, les forcions à rejoindre le corps principal de leur armée et, dans la confusion, livrions bataille ? ' dit-il.
    Approuvant cette proposition, l'Empereur Cinggis ordonna :
    ' S'il en est ainsi, faisons allumer des feux ! ' L'ordre en fut proclamé aux troupes. On campa ainsi déployé dans la steppe de la Croupe et l'on fit allumer cinq feux séparés par homme vivant.
    En apercevant pendant la nuit de nombreux feux, depuis le commencement du Qangqarqan, les éclaireurs des Huit se dirent :
    ' Ne disait-on pas que les Mongols étaient peu nombreux ? Or, leurs feux sont plus nombreux que les étoiles ! ' Ils firent amener au Roi Tayang le cheval blanc à la mauvaise selle et envoyèrent dire :
    ' Les troupes des Mongols campent à en couvrir la steppe de la Croupe. Auraient-ils surgi durant le jour ? Leurs feux sont plus nombreux que les étoiles ! '

    194. Quand il reçut le message des guetteurs, le Roi Tayang se trouvait sur la rivière Croûte de Glace dans le Khangaï. Il prit connaissance du message, puis envoya dire à son fils, le Roi Fort :
    ' Les hongres des Mongols sont maigres. On dit que leurs feux sont plus nombreux que les étoiles. Les Mongols sont en grand nombre. À présent,
    Si nous nous mêlons bel et bien,
    Ne sera-t-il pas difficile de nous séparer ?
    Si nous nous mêlons bel et bien,
    Ceux-là ne cilleront pas
    De leurs yeux noirs.
    Est-ce une bonne chose
    Que de nous mêler
    À ces Mongols endurants
    Qui ne reculent pas
    Quand leurs joues sont percées,
    Quand coule leur sang noir ?
    On dit que les hongres des Mongols sont maigres. Replions-nous en faisant passer l'Altaï à notre peuple. Nous préparerons nos troupes, nous avancerons en attirant les Mongols jusqu'aux versants sud de l'Altaï et nous mènerons une guerre d'escarmouches. Nos hongres sont gras : quand nous aurons laissé leur ventre se tendre et que nous aurons éreinté les hongres des Mongols, nous nous jetterons à leur face ! ' dit-il, et il envoya.
    À ce message, Fort répondit :
    ' Une fois de plus, cette femmelette de Tayang a parlé ainsi par manque de courage. Cette masse de Mongols, d'où serait-elle venue ? La plupart des Mongols sont ici, chez nous, avec Jamuqa. Cette femmelette de Tayang,
    Qui n'est jamais sorti si loin qu'urine une femme enceinte,
    Qui n'est jamais allé si loin que pâture un veau qui tète encore,
    N'est-ce pas par manque de courage qu'il m'a envoyé ce message ? ' dit-il, et, prononçant devant l'envoyé des paroles de nature à blesser et à offenser son père, il le dépêcha.
    À ces paroles, le Roi Tayang, qui se voyait ainsi traité de femmelette, déclara :
    ' Le jour où nous nous entre tuerons,
    Que Fort, le fort et l'arrogant,
    N'abandonne point son arrogance !
    Quand nous rejoindrons [l'ennemi]
    Et que nous nous mêlerons bel et bien,
    Nous en séparer sera difficile à coup sûr ! ' dit-il.
    À ces mots, le grand seigneur Vingt le Garde Passe, qui gouverne [en second] après le Roi Tayang, lui dit :
    ' Ton père, le Roi Loyal le Sage, n'a jamais montré le dos d'un homme ni la croupe d'un hongre à un ennemi d'égale force ! A présent, alors que tu es encore au matin [de ta vie], comment manquer de courage !
    Si nous avions su que tu perdrais ainsi courage, n'aurions-nous pas dû emmener, toute reine qu'elle soit, ta mère Saurienne et lui donner le commandement de l'armée ? Quel dommage que le pauvre Enroué Sabraq ait vieilli ! La discipline de notre armée s'est relâchée. Voici sans doute l'heure et le destin des Mongols ! On ne peut plus rien. Ah, béjaune Tayang, il semble que tu n'arriveras à rien ! ' dit-il.
    Et, frappant son carquois, il partit au trot dans la direction opposée.

    195. Furieux, le Roi Tayang dit alors :
    ' Une vie pour mourir, un corps pour souffrir, c'est pareil pour tous ! S'il en est ainsi, eh bien nous nous battrons ! ' Il se mit en route depuis la rivière Croûte de Glace, descendit le cours de la Tamir puis, traversant l'Orqon, passa par la base orientale de l'à-pic de Naqu. Alors qu'il parvenait aux Blancs Mauvais, les guetteurs de l'Empereur Cinggis l'aperçurent. Quand ils l'informèrent que les Huit arrivaient, l'Empereur Cinggis déclara, en recevant ce message :
    ' À grand nombre, grandes pertes ; à petit nombre, petites pertes ! '
    Il chevaucha au devant d'eux et prit en chasse leurs éclaireurs. Puis, au moment d'organiser les troupes, il convint [des tactiques suivantes] :
    ' Avançons en 'buissons d'acacias', rangeons-nous en formation 'lac' et combattons en attaque 'burin' ! '
    Ses ordres donnés, l'Empereur Cinggis se tint lui-même à l'avant-garde. Il donna à Molosse le commandement de l'armée du centre et au Seigneur Benjamin le commandement des chevaux de main.
    Les Huit, battant en retraite depuis les Blancs Mauvais, se tinrent le long du pied de la montagne, au sud de l'à-pic de Naqu. Nos éclaireurs prirent alors en chasse les éclaireurs des Huit et les poursuivirent jusqu'à ce qu'ils rejoignent le centre de leur armée, au sud de l'à-pic de Naqu, où ils arrivèrent. En les apercevant qui arrivaient ainsi à la poursuite [de ses guetteurs], le Roi Tayang demanda à Jamuqa - Jamuqa qui se trouvait là-bas, venu en campagne militaire aux côtés des Huit :
    ' Qui sont-ils ceux-là, pareils à des loups poursuivant des moutons et les chassant jusque dans leur enclos ? Qui sont ces hommes qui viennent ainsi à leur poursuite ? ' demanda-t-il. Jamuqa répondit :
    ' Mon allié juré Ferret nourrit de chair humaine quatre chiens, qu'il tient toujours en chaîne. Ce sont eux qui arrivent à la poursuite de nos guetteurs.
    Leur front est d'airain,
    Leur gueule, un burin ;
    Leur langue est alêne,
    Leur cœur est de fer ;
    Leur fouet, une épée !
    Ceux-là se nourrissent de rosée
    Et vont chevauchant l'air !
    Ceux-là, les jours de tuerie,
    Mangent de la chair humaine.
    Ceux-là, les jours de mêlée,
    Mangent de la chair d'homme !
    Libérés de leurs chaînes,
    N'est-ce pas eux qui arrivent à présent,
    La rage au cœur, réjouis et bavants ? dit-il.
    Si tu veux savoir qui sont ces quatre chiens,
    Ce sont ces quatre-là : Flèche, Fortuné, Jelme et Subtil, acheva-t-il.
    - Tenons-nous loin de ces viles créatures ! ' dit le Roi Tayang.
    Et, battant en retraite vers l'arrière, il escalada la montagne et prit position [plus haut]. Apercevant ceux qui, bondissant d'excitation et les cernant, survenaient sur leurs arrières, le Roi Tayang demanda encore à Jamuqa :
    ' Qui sont-ils, ceux-là,
    Pareils à des poulains
    Lâchés tôt le matin
    Tétant le lait de leur mère,
    Pareils à des poulains
    Galopant de joie
    Autour de leur mère,
    Qu'ont-ils ceux-là, à venir et à tourner ainsi autour ? demanda-t-il.
    - Ceux-là, répondit Jamuqa,
    Saisissent à pleines dents
    Les braves armés de lances,
    Ce sont les preneurs de dépouilles sanglantes !
    Ils se mettent en chasse
    Des braves armés d'épées,
    Les désarçonnent et les tuent,
    Ce sont les preneurs de trophées :
    Ils ont noms Germains et Ogres ! dit-il.
    N'est-ce pas eux qui arrivent à présent
    Se réjouissant et bondissant d'excitation ? ' acheva-t-il.
    Ce à quoi le Roi Tayang répondit :
    ' Eh bien, tenons-nous loin de ces viles créatures ! '
    Et, grimpant sur la montagne, il prit position [plus haut].
    ' Qui est, demanda le Roi Tayang à Jamuqa, celui qui approche derrière eux, qui vient en avant-garde bavant tel un oiseau de proie avide de nourriture ? '
    Jamuqa répondit :
    ' C'est mon allié juré Ferret qui approche.
    Son corps tout entier
    Est coulé dans l'airain,
    Sans aucun interstice
    Où piquer une alêne,
    Sans aucun interstice
    Où piquer un carrelet
    De fer martelé !
    Mon allié juré Ferret approche en bavant ainsi, tel un oiseau de proie avide de nourriture, l'avez-vous donc vu ?
    Les compagnons des Huit ne cessaient de dire que, s'ils voyaient des Mongols, ils ne leur laisseraient pas même la peau des pattes de leurs chevreaux... Regardez-les donc ! ' dit-il.
    À ces mots, le Roi Tayang dit :
    ' C'est effroyable ! Grimpons et prenons position [plus haut] ! '
    Et, grimpant sur la montagne, il prit position [plus haut]. Lorsque le Roi Tayang demanda une nouvelle fois à Jamuqa :
    ' Et qui vient encore par derrière, d'une telle épaisseur ? '
    Jamuqa répondit :
    Mère Hö'elün a nourri l'un de ses fils de chair humaine :
    Il a un corps de trois brasses,
    Et d'une vache de trois ans fait son repas ;
    Il vient vêtu d'une triple armure
    Et se faisant tirer par trois taureaux.
    S'il avale au complet un homme et son carquois,
    Il ne lui reste pas en travers de la gorge ;
    S'il gobe d'une bouchée un homme tout entier,
    Il ne s'en trouve pas restauré.
    Quand il est en colère,
    Quand il décoche sa flèche fendue,
    Ce sont dix ou vingt hommes
    Franchissant la montagne
    Qu'il frappe de part en part.
    Quand il décoche sa flèche de fer,
    De part en part il frappe en enfilade
    Les compagnons cherchant querelle
    Qui se trouvent à l'autre bout de la steppe.
    S'il tend son arc au maximum,
    Il frappe à une distance de neuf cents brasses !
    S'il tend son arc légèrement,
    Il frappe à une distance de cinq cents brasses !
    Différent des autres hommes,
    Né ogre saurien,
    On l'appelle Hôte le Molosse. C'est lui ! ' dit-il.
    Le Roi Tayang dit alors :
    ' Eh bien, gagnons les hauteurs de la montagne ! Grimpez plus haut ! '
    Ils grimpèrent et prirent position [plus haut]. Le Roi Tayang demanda encore à Jamuqa :
    ' Qui approche derrière lui ? '
    Jamuqa répondit :
    ' C'est Benjamin, le plus jeune fils de Mère Hö'elün ; on le dit nonchalant,
    Couche tôt,
    Lève tard,
    Mais dans les cohortes
    Il n'est pas distancé,
    Mais dans les rangs,
    Il n'est pas le dernier ! dit-il.
    - Eh bien, dit le Roi Tayang, grimpons au sommet de la montagne ! '

    196. Après avoir tenu ce langage au Roi Tayang, Jamuqa se sépara des Huit et s'échappa. Il envoya alors un émissaire pénétrer chez l'Empereur Cinggis, avec ce message :
    ' Dis ceci à l'allié juré :
    'À mes déclarations,
    Le Roi Tayang a défailli,
    Il a gagné les hauteurs,
    Il est monté, effrayé.
    Tué par ma bouche,
    Saisi par la peur,
    Il a escaladé la montagne !
    Allié juré, tiens bon !
    Ceux-là sont allés sur la montagne ;
    Ils ont quitté leurs airs combatifs.
    Quant à moi, je me suis séparé des Huit ', dit-il.
    Et il envoya.
    Comme le soleil se couchait, l'Empereur Cinggis passa la nuit en ordre de bataille, cernant la montagne de l'à-pic de Naqu. Cette nuit-là, quand les Huit voulurent s'enfuir, ils dévalèrent du haut du Naqu en s'entassant les uns sur les autres, tombèrent ensemble à se briser les os et moururent en s'écrasant les uns les autres, comme un tas de bois mort. Le lendemain, le Roi Tayang fut mis hors de combat. Comme Fort se trouvait ailleurs, il partit sans se soumettre avec quelques gens. Au moment où on le rattrapait, il établit un camp circulaire sur la rivière Tamir. Puis, incapable de tenir ses positions dans son camp circulaire, il leva le camp et, s'enfuyant, partit au loin.
    On mit le peuple des Huit hors de combat, sur le versant méridional de l'Altaï, puis on le partagea.
    C'est également là que les Étrangers, les Durs, les Tors, les Quatre, les Princes et les Onggirad, qui étaient aux côtés de Jamuqa, se soumirent.
    L'Empereur Cinggis fit amener Saurienne, la mère du Roi Tayang :
    ' N'avais-tu pas dit que les Mongols sentaient mauvais ? Alors pourquoi être venue à présent ? ' lui dit-il.
    Et il la prit [parmi ses épouses].

    197. À l'automne de cette même année du Rat [1204], l'Empereur Cinggis combattit le Bon Viseur Fixe le Bey aux sources de la Qaratal. Il repoussa Fixe, puis soumit son peuple et ses foyers dans la steppe de la Croupe. Fixe s'échappa avec ses fils, Peau de Patte et Roc, et quelques autres.
    Lors de la soumission des Bons Viseurs, Cheveux Roux, des Bons Viseurs d'Uvas, décida de présenter sa fille, la Reine Hémione, à l'Empereur Cinggis. En chemin, ils furent arrêtés par des guerriers. Rencontrant alors le seigneur Naya, des Enlevés, Cheveux Roux lui dit :
    ' Je suis en route dans l'intention de présenter ma fille que voici à l'Empereur Cinggis. Nous irons ensemble présenter ta fille ', lui répondit Naya en le retenant. Et ce faisant, il dit :
    ' Si tu y allais seul, Cheveux Roux, en ces heures troublées les guerriers ne te laisseraient pas en paix et auraient une conduite indécente avec ta fille. '
    Il les retint trois jours et trois nuits durant. Puis, emmenant avec lui Cheveux Roux et sa fille, la Reine Hémione, le seigneur Naya les conduisit à l'Empereur Cinggis.
    ' Pourquoi les as-tu retenus de la sorte ? ' demanda l'Empereur Cinggis.
    Et, fort courroucé, il le soumit à un interrogatoire sévère. Il l'interrogeait et entendait le châtier, quand la Reine Hémione lui fit adresser la prière suivante :
    Naya nous a parlé en ces termes : 'Je suis un grand seigneur de l'Empereur Cinggis. Nous irons présenter ta fille à l'Empereur ensemble. En chemin, les soldats pourraient avoir une conduite indécente avec elle.' Maintenant, si nous avions rencontré d'autres troupes que celles de Naya, nous aurions sans doute connu bien des troubles et des difficultés. Notre rencontre avec ce Naya a donc été une bonne chose. À présent, si l'Empereur y consent, plutôt que d'interroger Naya, pourquoi ne pas questionner la chair qu'ont engendrée mon père et ma mère par prédestination du Ciel ? '
    Lorsqu'on le questionna, Naya déclara :
    ' Je ne tourne mon visage
    Vers nul autre que mon empereur.
    Quand par chance je croise
    Une dame aux jolies joues,
    Un hongre à belle croupe
    D'une nation étrangère,
    Je dis : 'C'est à mon empereur !'
    Que je meure
    Si mes sentiments sont autres ! ' dit-il.
    L'Empereur Cinggis consentit à la prière de la Reine Hémione. Quand, ce même jour, il la mit à l'épreuve avec circonspection, il en était bien comme la Reine Hémione l'avait dit. L'Empereur Cinggis témoigna sa faveur à la Reine Hémione et l'aima.
    Il reconnut qu'il en était bien comme Naya l'avait dit :
    ' Sa parole est sincère, dit-il. Je lui confierai de hautes tâches ! ' et il lui témoigna sa faveur.

     

    CHAPITRE VIII

    198. L'Empereur Cinggis asservit le peuple des Bons Viseurs. D'entre Providence et Töregene, les deux épouses de Peau de Patte, fils aîné de Fixe le Bey, il donna l'une, Töregene, à l'Empereur Généreux. La moitié du peuple des Bons Viseurs se rebella et se retrancha dans la place forte de Taiqal.
    Voici ce que l'Empereur Cinggis décréta alors : il donna le commandement à Robuste, fils de Vigilance le Jaune, et l'envoya, avec les troupes de l'aile gauche, assiéger les Bons Viseurs retranchés.
    L'Empereur Cinggis se mit à la poursuite de Fixe qui, refusant de se soumettre, avait fui avec peu d'hommes en compagnie de ses fils Peau de Patte et Roc. Il passa l'hiver sur le versant méridional de l'Altaï.
    Quand, au printemps de l'année du Bœuf [1205], [l'Empereur Cinggis] franchit le col Rougeoyant, Fort, le roi des Huit, se fit prendre son peuple. Il se joignit au Bon Viseur Fixe qui continuait, avec peu d'hommes, à se rebeller. Ils réunirent leurs forces à l'endroit où la Buqtarma se jette dans l'Irtych et rangèrent leurs troupes en ordre de bataille.
    Quand l'Empereur Cinggis arriva et livra bataille, Fixe fut atteint par une flèche bien visée et tomba à terre. Ne pouvant ni donner une sépulture à sa dépouille, ni emporter son corps avec eux, ses fils coupèrent sa tête et l'emportèrent.
    Dès lors, les Huit et les Bons Viseurs se trouvèrent incapables de combattre unis et prirent la fuite. En traversant l'Irtych, ils coulèrent à pic et la plupart d'entre eux périt dans les flots.
    Les quelques Huit et Bons Viseurs qui en réchappèrent achevèrent leur traversée, puis s'éloignèrent dans des directions séparées.
    Fort, le roi des Huit, traversa les pays des Ouïgours et des Qarluq, et partit rejoindre le Roi Universel des Qara Kitaï, qui se trouvait sur la rivière Tchou, au pays des Sartes.
    Les Bons Viseurs, avec à leur tête Peau de Patte, Rocher et Roc, fils du Bon Viseur Fixe, partirent, traversant les pays des Qanglï et des Qïpcaq.
    De là, l'Empereur Cinggis s'en retourna en franchissant le col Rougeoyant et fit halte à son grand camp de l'arrière. Robuste avait mis hors de combat les Bons Viseurs retranchés à Taiqal. L'Empereur Cinggis donna alors des ordres quant aux Bons Viseurs : il fit massacrer ceux qui devaient être massacrés, et donna à piller aux guerriers ceux qui restaient. Les Bons Viseurs qui s'étaient initialement ralliés se soulevèrent, quant à eux, contre ceux du grand camp de l'arrière. Notre escorte qui se trouvait au camp de l'arrière les écrasa.
    L'Empereur Cinggis dit alors :
    ' J'avais dit que je les laisserais au complet, mais ils se sont rebellés. '
    Et il les distribua aux uns et aux autres jusqu'au dernier.

    199. Cette même année du Bœuf [1205], l'Empereur Cinggis donna des instructions : il chargea Subtil, avec un chariot de fer, de poursuivre Peau de Patte, Rocher et Roc, les fils de Fixe. Au moment de l'envoyer, l'Empereur Cinggis fit transmettre ces instructions à Subtil :
    Peau de Patte, Rocher et Roc, les fils de Fixe,
    Ont été pris de peur en s'en allant,
    Ont tiré des flèches en repartant.
    Ils sont partis comme des hémiones prises au lasso,
    Comme des cerfs percés de flèches.
    S'il leur poussait des ailes
    Et qu'ils s'envolaient haut dans le ciel,
    Toi, Subtil, te faisant faucon,
    Ne les attraperais-tu pas en vol ?
    S'ils se faisaient marmottes
    Et, creusant de leurs griffes,
    Rentraient sous terre,
    Te faisant pique de fer,
    Battant et cherchant,
    Ne les rattraperais-tu pas ?
    S'ils se faisaient poissons,
    Et entraient dans la vaste mer,
    Toi, Subtil, te faisant nasse et seine,
    Ne les pécherais-tu pas dans tes filets ?
    Une nouvelle fois, je t'envoie
    Traverser de hauts cols,
    Franchir de larges rivières !
    Songe à la longueur du chemin :
    Ménage les chevaux de main des soldats
    Avant qu'ils ne soient maigres,
    Épargne tes provisions
    Avant qu'elles ne soient finies.
    Une fois les hongres amaigris,
    Les ménager ne se peut plus ;
    Une fois les provisions finies,
    Les épargner ne se peut plus.
    Sur votre route, le gibier sera sans doute nombreux. Songe à la distance [à parcourir] et ne laisse pas en chemin les soldats s'élancer au galop sur le gibier. Ne chasse pas en battue avec démesure. Et si tu chasses en battue dans le désir d'augmenter les provisions pour les soldats, chasse avec mesure.
    En dehors de ces battues limitées, ne fais pas mettre aux soldats la croupière de leur selle ! Qu'ils avancent en tenant la bride haute. Avec une telle discipline, comment les soldats pourraient-ils galoper [à leur guise] ?
    Cette discipline instaurée, qu'on se saisisse de ceux qui la transgressent et qu'on les fouette. Envoyez-nous ceux qui ont transgressé nos instructions et qui pourraient nous être connus ; quant aux nombreux autres qui ne nous sont pas connus, mettez les à mort sur place.
    Au-delà des fleuves, vous vous séparerez :
    Allez selon les mêmes principes !
    Au-delà des montagnes, vous vous scinderez :
    N'ayez nulle autre pensée !
    Si, un surcroît de force vous étant donné par le Ciel éternel, les fils de Fixe vous tombaient entre les mains, à quoi bon [aller] jusqu'à nous les amener ? [Tuez les] et abandonnez les sur place ! ' instruisit-il. L'Empereur Cinggis dit aussi à Subtil :
    ' À l'heure où je t'envoie en expédition, [sache que], étant petit, j'ai été effrayé par l'un des trois clans Bons Viseurs, celui de l'Uda, qui cerna par trois fois le Divin Qaldun. À présent, ces gens qui nous doivent ainsi raison sont partis, une fois encore, en jurant [ma perte]. Qu'on les rattrape
    Jusqu'aux extrémités du lointain,
    Jusqu'aux tréfonds des abîmes ! ' dit-il.
    Il lui fit marteler un chariot en fer pour les poursuivre jusqu'au bout, et il l'expédia en campagne militaire l'année du Bœuf. Il déclara :
    ' Si vous gardez à l'esprit que, bien que nous soyons hors de vue, c'est comme si nous étions en vue, bien que nous soyons loin, c'est comme si nous étions près, alors par le Ciel d'en haut vous serez protégés ! '

    200. Tandis que [l'Empereur Cinggis] achevait de mettre hors de combat les Huit et les Bons Viseurs, Jamuqa, qui se trouvait avec les Huit, se fit prendre son peuple. Il devint alors, avec cinq compagnons, un hors-la-loi.
    Ils grimpèrent dans les monts Tannu, tuèrent un mouflon et le rôtirent. Comme ils mangeaient, Jamuqa dit à ses compagnons :
    ' Les fils de qui d'autre, aujourd'hui, tuent un mouflon et le mangent de la sorte ? '
    Pendant qu'il était en train de manger la viande du mouflon, ses cinq compagnons mirent la main sur Jamuqa, le capturèrent et l'amenèrent à l'Empereur Cinggis. En arrivant, aux mains de ses compagnons, Jamuqa déclara :
    ' Dites ceci à l'Empereur, l'allié juré :
    'De noirs corbeaux
    En sont venus à attraper le canard noir ;
    Des roturiers, des esclaves,
    En sont venus à porter la main sur leur roi.
    Comment l'Empereur, mon allié juré, se méprendrait-il ?
    Des buses brunes
    En sont venues à attraper le grèbe huppé ;
    Des esclaves, des serviteurs,
    En sont venus à s'emparer de leur propre maître,
    Se dressant contre lui et l'attaquant par surprise.
    Comment mon très sage allié juré se méprendrait-il ?' ' dit-il.
    À ces paroles de Jamuqa, l'Empereur Cinggis ordonna :
    ' Comment laisser en vie des individus qui ont porté la main sur leur propre roi ? Pour qui donc de tels individus seraient-ils des compagnons ? Exterminez jusqu'au dernier de leurs descendants ces hommes qui ont porté la main sur leur propre roi ! ' dit-il.
    Et sous les yeux mêmes de Jamuqa, il fit trancher la tête à ces hommes qui avaient mis la main sur lui.
    L'Empereur Cinggis dit :
    ' Vous direz ceci à Jamuqa : 'Nous voici à présent réunis.
    Soyons des compagnons !
    Alors que nous sommes l'un pour l'autre
    Les brancards jumeaux d'un chariot,
    Tu penses te séparer et rester à l'écart.
    À présent que nous sommes réunis,
    Rappelons-nous ce que nous avons oublié,
    Réveillons l'un et l'autre ce qui dormait !
    Tandis que nous allions chacun de notre côté,
    Tu restais mon bénéfique allié juré !
    Les jours où nous luttions à mort,
    Tu en souffrais sans doute au fond de ton cœur.
    Tandis que nous allions chacun séparément,
    Les jours où nous nous entre-tuions,
    Tu en souffrais sans doute au fond de ta poitrine.
    Dirais-je quand ?
    Il y eut ce service, quand tu envoyas,
    Lors de la bataille contre les Corbeaux,
    Aux sables des Trouées Noires,
    Nous avertir des paroles
    Que tu adressas à [notre] père le Roi Ong.
    Il y eut aussi ce service, quand tu envoyas
    Dire que l'on pouvait considérer
    Que tu avais effrayé les Huit
    En les assassinant par des paroles,
    En les tuant avec la bouche !' '
    Quand il parla, Jamuqa déclara :
    ' Lorsque jadis, dans notre enfance, dans le vallon de Qorqonaq, j'ai juré alliance avec mon allié juré le roi,
    Nous avons mangé ensemble
    Des nourritures qui ne se digèrent pas,
    Nous avons échangé des paroles
    Qui ne peuvent s'oublier,
    Nous avons partagé
    La même couverture.
    Attisés par un autre
    Qui se met en travers,
    Piqués par un tiers
    Qui agit en biaisant,
    Nous nous sommes finalement séparés.
    Comme nous avions échangé
    Des paroles [à jamais] gravées,
    Par crainte de mettre à nu
    Ma face noire [de jalousie],
    J'étais incapable d'approcher
    Mon allié juré le roi,
    Incapable de regarder
    Son chaleureux visage.
    Comme nous avions échangé
    Des paroles qui ne peuvent s'oublier,
    Par crainte de révéler ma face rouge [de honte],
    J'étais incapable de regarder
    Le visage sincère
    De mon allié juré
    À l'esprit magnanime.
    À présent, mon allié juré le roi, me traitant avec faveur, me dit : 'Soyons compagnons !' À l'heure de lier compagnonnage, je n'ai pas été pour lui un compagnon. Aujourd'hui, allié juré, tu as pacifié la nation entière. Tu as rassemblé toutes les tribus étrangères. Le trône royal t'est destiné. Quand l'univers est à présent entre tes mains, de quelle utilité te serais-je comme compagnon ? Bien plutôt,
    Je pénétrerais
    Les rêves de l'allié juré
    Dans la nuit noire,
    Je troublerais tes pensées
    En plein jour,
    Je serais une puce dans ton col,
    Une épine dans ton revers !
    J'ai été entouré de vieilles femmes.
    En voulant prendre mes distances d'avec l'allié juré,
    J'ai commis une faute.
    Maintenant, dans notre vie présente, à l'allié juré et à moi, ma gloire est au terme de sa course depuis le soleil levant jusqu'au couchant. J'ai été surpassé par l'allié juré, doté d'une mère sagace, né brave de nature, doté de cadets aux vertus viriles, qui a désormais des paladins et des compagnons, ainsi que soixante treize chevaux hongres. Pour ce qui est de moi,
    Tout enfant j'ai perdu
    Mon père et ma mère,
    Je n'ai point de cadets,
    Ma femme est une radoteuse,
    À mes compagnons je ne peux me fier.
    En tout, je suis surpassé
    Par l'allié juré prédestiné par le Ciel.
    Allié juré, si tu m'accordes cette faveur, si tu me laisses mourir promptement, tu apaiseras ton cœur. En m'accordant cette faveur, allié juré, fais qu'on me tue sans verser le sang !
    Quand mort je reposerai
    Avec mes ossements
    En une terre élevée,
    Éternellement,
    Jusqu'aux descendants de tes descendants,
    Je te protégerai.
    Tel est le vœu que je forme
    Moi qui suis d'une autre naissance,
    J'ai été vaincu par le génie de l'allié juré
    D'une naissance supérieure.
    N'oubliez pas les paroles que j'ai dites,
    Soir et matin, rappelez les vous entre vous !
    À présent, qu'on en finisse promptement avec moi ! ' dit-il.
    À ces paroles, l'Empereur Cinggis déclara :
    ' Mon allié juré est parti de son côté. Il nous a parlé avec arrogance, mais il ne m'est pas connu qu'il ait songé nuire à ma Vie. C'est une personne qui a ses convictions. Il ne consent pas [à ma proposition]. Si je le fais mourir, cela ne s'accorde pas aux présages. Or, il ne convient pas de porter atteinte à sa vie sans motif. C'est une personne de grand prestige. Voici ce que vous lui direz comme raison sûre de sa mort :
    'Jadis, allié juré Jamuqa, tu t'es dressé contre moi avec malveillance parce que Hôte Darmala et Poulain s'étaient volé l'un l'autre leurs troupeaux de chevaux. Nous nous sommes livré bataille aux Soixante Dix Marais et, me forçant à chercher refuge dans les gorges de Jerene, ne m'as-tu pas là-bas effrayé ? À présent, comme je voulais que nous soyons compagnons, tu n'as pas consenti. Comme je voulais t'accorder la vie sauve, tu n'as pas consenti !'
    Vous lui direz : 'À présent, qu'on te mette à mort selon tes propres paroles, sans verser le sang !' '
    Et l'Empereur Cinggis ordonna :
    ' Mettez-le à mort sans verser son sang et n'abandonnez pas sa dépouille à découvert. Donnez-lui une belle sépulture ! '
    Après avoir mis à mort Jamuqa, il lui fit alors donner une sépulture.

    202. Quand il eut ainsi aligné la nation aux parois de feutre, en l'année du Tigre [1206], on s'assembla aux sources de l'Onan. On dressa l'étendard blanc à neuf queues, et là, on donna à l'Empereur Cinggis le titre de roi. C'est là aussi qu'on donna à Esclave le titre de prince d'État ; là aussi qu'on envoya Flèche en campagne à la poursuite de Fort, le roi des Huit. Achevant de mettre en ordre le peuple mongol, l'Empereur Cinggis déclara :
    ' À ceux qui ont établi la nation à mes côtés, je dirai mes faveurs en formant des milliers et en les nommant seigneurs de millier ', dit-il, et il nomma seigneurs de millier les suivants : Père Tavelé, Bo'orcu, le prince d'État Esclave, Porte Carquois, Hostile, Le Djourtchète, Taurillon, Fortuné, Jelme, Providence, Crochet, Tache, Modéré, Cilgütei, Louvet, Siki Quduqu, Force, Mésange Bleue, Crotte, Üsün, Désiré, Baveux, Jetei, Taqai, Blanc le Bel, Pie Noir, Vigilance le Jaune, Zibeline, Noiret, Bleu l'Ardent, Boucle à l'Oreille, Naya, Jüngsei, Souris des Bouleaux, Enfantelet, L'Oronar, [Cheveux-] Roux, Muge, Loutre Mâle, Mönggü'ür, Le Sept, Amas, Yak, Biche, Jebke, Yuruqan, Bleu, Flèche, L'Uda, Enfantelet le Chambellan, Briquet, Subtil, Éternel le Chauve, Cyriaque, Hameçon, Badai, Intrépide, Élégant, Raid, Onggiran, Chaudron le Fer, Tavelure, Duraille, Tortu, Dori le Taureau, Iduqadai, Bai Clair, Davun, Coureur, Lime, Preneur, Cheval Arabe, Tungquidai, Tobuqa, Pur-sang, Obstacle, Seci'ür, Jeder, Olar le Gendre, Le Kinggiyan, Taureau le Gendre, Assemblée, Goitreux le Gendre, Roche le Gendre, Daguet le Gendre, Preneur le Gendre à la tête des trois milliers Onggirad, Chamelon le Gendre à la tête des deux milliers Gémeaux, l'Önggüd Prince Geai l'Officier le Gendre à la tête des cinq milliers Önggüd. Les seigneurs de millier de la nation mongole, à l'exclusion des tribus des forêts, furent ces seigneurs des quatre vingt quinze milliers nommés par l'Empereur Cinggis.

    203. Un jour qu'il était avec ses gendres, l'Empereur Cinggis déclara en outre :
    ' À. présent que j'ai confié les milliers aux seigneurs des quatre vingt quinze milliers que j'ai nommés, je veux octroyer des faveurs à certains d'entre eux, décréta l'Empereur Cinggis. Que les seigneurs Bo'orcu et Esclave viennent ! '
    Au moment où il disait cela, Siki Quduqu se trouvait dans la yourte. Comme il lui disait d'aller les appeler, celui-ci déclara :
    ' En quoi Bo'orcu et Esclave ont-ils rendu plus de services que d'autres ? En quoi ont-ils plus que d'autres offert leur force ?
    Pour ce qui est de recevoir des faveurs, mes services n'ont été en rien moindres, et je n'ai en rien offert moins de force.
    J'ai grandi à ton noble seuil
    Depuis que j'étais au berceau
    Et jusqu'à ce que tant de barbe
    M'ait poussé au menton :
    D'autre pensée, je n'en eus point.
    J'ai grandi à ton seuil d'or
    Depuis que j'avais l'entrejambe pisseux
    Et jusqu'à ce que cette barbe
    M'ait poussé près de la bouche :
    De faux pas, je n'en commis point.
    [Mère Hö'elün] m'a élevé comme un fils
    En me faisant dormir près de ses pieds,
    Elle m'a élevé comme le cadet de ses fils
    En me faisant dormir à son côté.
    À présent, quelle faveur m'accorderas-tu ? ' dit-il.
    À ces mots, l'Empereur Cinggis dit à Siki Quduqu :
    ' N'es-tu donc pas mon sixième frère cadet ? À toi, mon cadet arrivé sur le tard, comme faveur, partage avec les autres la part des cadets ! Également, en raison de tes services, qu'on ne t'incrimine pas jusqu'à neuf crimes, décréta-t-il. Et, tandis qu'avec la protection du Ciel éternel je donne une direction à la nation, sois pour moi
    Des yeux qui voient,
    Des oreilles qui écoutent !
    Divise ceux qui ont des parois de feutre,
    Sépare ceux qui ont des portes de bois,
    Partage l'entière nation selon les noms des peuples, et donnes en des apanages à notre mère, à mes cadets et à mes fils.
    Que nul n'aille à l'encontre de tes décisions ! ' ordonna-t-il.
    Il nomma aussi Siki Quduqu juge suprême en lui disant :
    ' Dans toute la nation
    Punis le vol,
    Fais taire le mensonge,
    Mets à mort ceux qui doivent être mis à mort !
    Châtie ceux qui doivent être châtiés ! '
    Il ordonna aussi :
    ' Que [Siki Quduqu] enregistre par écrit et rassemble dans le Registre Bleu le partage en apanages de toutes les tribus ainsi que les jugements de justice, et que, jusqu'aux descendants des descendants, nul ne modifie ce qui a été enregistré en écriture bleue sur papier blanc par Siki Quduqu en accord avec moi. Quiconque le modifiera sera passible de châtiment ! '
    Siki Quduqu dit :
    ' Comment un cadet venu sur le tard comme moi pourrait-il accepter une part égale ? S'il y consent, que l'Empereur décide lui-même de m'octroyer certaines des cités aux murs de terre, sollicita-t-il.
    - Toi qui as su, dit l'Empereur Cinggis à ces mots, jauger ta propre personne, tu en décideras par toi-même ! '
    Quand ces faveurs lui eurent été accordées, Siki Quduqu sortit, appela les seigneurs Bo'orcu et Esclave et les fit entrer.

    204. L'Empereur Cinggis décréta alors, s'adressant à Père Tavelé :
    ' Tu es le fortuné, le bénéfique,
    Qui est né en même temps que je naissais,
    Qui a grandi en même temps que je grandissais.
    Combien nombreux furent
    Tes services et tes soutiens !
    Parmi ceux ci, quand le Roi Ong et l'allié juré Senggüm m'avaient invité par traîtrise, je m'y suis rendu et, en chemin, je passai la nuit dans la yourte de Père Tavelé. Si tu ne m'en avais pas dissuadé, père Tavelé,
    J'aurais été entraîné
    Dans des eaux jaillissantes,
    Dans un brasier rougeoyant !
    Je songe à l'instant à ce service-là : comment pourrait-il être oublié jusqu'aux descendants des descendants ? En considération de ce service, je te ferai désormais prendre place à cette extrémité-ci, je te consulterai chaque mois de l'année et je t'accorderai dons et faveurs. Je te bénirai, jusqu'aux descendants des descendants ! ' déclara-t-il.

    205. L'Empereur Cinggis s'adressa aussi à Bo'orcu :
    ' Quand, dans mon enfance, les huit chevaux hongres à la robe isabelle m'avaient été dérobés et que j'étais à leur poursuite, après trois nuits passées en route, je te rencontrai. Tu m'as alors dit : 'Pour le compagnon qui survient en grand désarroi, je serai un compagnon !' et, sans en dire mot à ton père chez toi, alors que tu étais en train de traire tes juments, tu recouvris tes récipients de peau. Tu me fis relâcher l'alezan doré à la queue coupée et, me donnant à monter un blanc au dos noir, tu montas toi-même un fauve rapide. Tu laissas ta manade paître sans maître et, en hâte, tu quittas la steppe pour te faire mon compagnon.
    Nous deux, nous les poursuivîmes encore trois jours et trois nuits. En arrivant au camp circulaire où on avait dérobé les hongres à la robe isabelle, nous dérobâmes les chevaux qui se trouvaient aux abords du camp et, les chassant devant nous, nous prîmes la fuite et nous les ramenâmes. Ton père était Naqu le Riche. Toi, son unique fils, pour quel motif avais-tu agi en compagnon pour moi ? C'est par bravoure de cœur que tu avais agi en compagnon. Par la suite, j'ai continué à penser à toi et, quand, t'envoyant Faste, je t'ai dit que je voulais lier compagnie avec toi, tu as monté un alezan doré au garrot renflé, jeté en travers [de la selle] ta cape brune en laine grossière, et tu es venu lier compagnie avec moi.
    Surgirent alors chez nous les trois [clans] Bons Viseurs. Quand, par trois fois, ils cernèrent le Divin [-Qaldun], tu fus cerné avec nous. Ensuite encore, lorsque nous passâmes la nuit aux Soixante Dix Abrivents, face à face avec les Tatar, et que la pluie tomba jour et nuit sans relâche, voulant que je dorme la nuit, tu n'as eu de cesse de me couvrir avec ta couverture. Ne laissant pas la pluie couler sur moi, tu es resté debout jusqu'à la fin de la nuit, ne changeant de pied qu'une seule fois. C'était un signe de ta bravoure. Comment pourrais-je finir de mentionner toutes tes autres prouesses ! Bo'orcu et Esclave,
    En m'exhortant
    À agir judicieusement,
    En m'empêchant
    De persévérer dans l'erreur,
    Vous m'avez permis d'accéder à cette place.
    À présent, siégez au-dessus de tous, et qu'on ne vous incrimine pas jusqu'à neuf crimes ! Que Bo'orcu dirige la myriade de l'aile droite accotée à l'Altaï ! ' ordonna-t-il.

    206. L'Empereur Cinggis dit aussi à Esclave :
    ' Au moment où nous avions établi notre camp à l'Arbre Touffu où dansait le Roi Qutula, dans le vallon de Qorqonaq, en raison des signes indiqués à Esclave par un esprit céleste, j'ai songé alors à [son père] Homme le Bel et j'ai fait pro messe à Esclave. Par conséquent, qu'Esclave siège à une place élevée et qu'il soit, jusqu'aux descendants de ses descendants, prince d'Etat de toute la nation ! ' dit-il. Et il lui conféra le titre de prince d'État.
    ' Que le prince d'État Esclave dirige la myriade de l'aile gauche accotée aux [monts] Noirs Obscurs ! '

    207. L'Empereur Cinggis dit à Porte Carquois :
    ' Ayant prédit [mon destin],
    Depuis ma tendre enfance
    Jusqu'à ce jour, toujours,
    Souffrant avec moi la mouillure de l'eau,
    Souffrant avec moi la froidure du gel,
    Tu fus une grande bénédiction.
    À cette époque, Porte Carquois, tu m'avais dit : 'Si ma prédiction est avérée, si le Ciel te donne satisfaction, permets-moi de prendre trente femmes !' À présent qu'elle est avérée, je t'accorde cette faveur : examine les belles femmes et les belles filles de ces tribus soumises et choisis en trente pour épouses ! ' décréta-t-il.
    Il ordonna aussi que Porte Carquois, en sus des trois milliers Enlevés, forme avec Taqai et Goitreux une myriade composée des Loups de la tribu des Chicaniers, des Télés et des Telengit, placée sous le commandement de Porte Carquois, et que [cette myriade] s'établisse librement sur le territoire allant jusqu'aux tribus des forêts établies le long de l'Irtych.
    ' Que Porte Carquois prenne la tête des tribus des forêts et les dirige en myriade. Que les tribus des forêts n'agissent en rien sans avoir l'agrément de Porte Carquois ! Pourquoi montrerait-il de la faiblesse envers des actes qui n'ont pas reçu son agrément ? ' ordonna-t-il.

    208. L'Empereur Cinggis dit aussi au Djourtchète :
    ' Quant à ton aide précieuse : quand nous nous trouvâmes en difficulté lors de la bataille avec les Corbeaux aux sables des Trouées Noires, l'allié juré Désiré avait [le premier] donné sa parole. Mais l'action, c'est toi, Le Djourtchète, qui l'a accomplie. Au moment d'agir, Le Djourtchète, tu t'es lancé à l'attaque, écrasant les Laids, les Tübegen, les Dongqaid et Vingt la Fonte, [à la tête] du millier de la garde, toutes [leurs] troupes d'élites.
    En parvenant au corps principal de l'armée, tu as atteint d'une flèche effilée la joue rouge de Senggüm, grâce à quoi portes et rênes m'ont été ouvertes par le Ciel éternel ! Si tu n'avais pas blessé Senggüm, je ne sais ce qu'il serait advenu de nous ! Tel fut, Le Djourtchète, ton service considérable.
    En quittant ces lieux, comme nous nomadisions en suivant le cours du Bouclier, je pensais au Djourtchète comme à un lieu abrité en haute montagne. Cheminant dans cette direction, nous atteignîmes le lac du Marécage pour abreuver [nos troupeaux].
    Puis, quittant le lac du Marécage, j'envoyai Le Djourtchète en éclaireur et je partis en campagne contre les Corbeaux. Avec une force accrue par le Ciel et la Terre, nous mîmes les Corbeaux hors de combat et nous les asservîmes. Une fois cette importante nation isolée, les Huit et les Bons Viseurs perdirent leur superbe. Incapables de combattre, ils furent dispersés. Alors que nous dispersions Bons Viseurs et Huit, le Corbeau Jaqa l'Accompli, en raison de ses deux filles, demeura avec ses propres sujets au complet. Quand, une autre fois, il se sépara de nous en ennemi, Le Djourtchète le provoqua et, par un stratagème, mit la main sur Jaqa l'Accompli, définitivement séparé [de nous], et le tua par étouffement. Une deuxième fois, on pilla jusqu'au dernier le peuple de Jaqa l'Accompli. Tel fut l'autre service du Djourtchète. '
    Parce qu'il mit sa vie en péril
    Les jours où l'on s'entre tuait,
    Parce qu'il s'acharnait au combat
    Les jours où l'on se décimait,
    l'Empereur Cinggis accorda la Princesse Ibaqa au Djourtchète. Au moment de la donner, il dit à Ibaqa :
    ' Je n'ai point dit
    Que tu étais dépourvue de sensibilité,
    Ni que tu étais de médiocre beauté.
    Toi qui es entrée dans mon sein et mes jambes,
    Toi qui as campé dans le rang [des épouses impériales],
    En t'accordant au Djourtchète, j'ai en vue un principe supérieur et je te donne en considération des services du Djourtchète
    Qui à l'heure du combat
    Se faisait bouclier,
    Qui devant l'ennemi
    Se faisait écran,
    Qui rassembla les peuples séparés,
    Qui regroupa les peuples dispersés.
    À l'avenir, que mes descendants siégeant à notre place, en considération du principe des services rendus, n'aillent pas à l'encontre de mes paroles et que, jusqu'aux descendants des descendants, toujours ils conservent son rang à Ibaqa. ' ordonna-t-il.
    L'Empereur Cinggis dit encore à Ibaqa :
    ' Ton père Jaqa l'Accompli t'avait donné en dot deux cents suivantes ainsi que les échansons Fer le Goitreux et Petit Rouge. À présent que tu vas partir chez les Germains, donne-moi de ta dot personnelle ton échanson Fer le Goitreux et cent de tes suivantes ! ' dit-il.
    Et il les prit pour lui. L'Empereur Cinggis dit encore au Djourtchète :
    ' Je t'ai donné mon Ibaqa. Ne dirigeras-tu pas les quatre milliers des Germains ? ' décréta-t-il en lui témoignant sa faveur.

     

    CHAPITRE IX

    209. L'Empereur Cinggis dit aussi à Fortuné :
    ' Tu écrasas pour moi
    Le cou des athlètes,
    Et le cul des lutteurs ;
    Lorsque je vous envoyais, Fortuné, Jelme, Flèche et Subtil, vous, mes quatre chiens, vers ce que j'avais en vue,
    Quand je disais : 'Allez-y !',
    Vous fracassiez les cailloux ferreux,
    Quand je disais : 'Attaquez !',
    Vous brisiez les rochers,
    Vous pulvérisiez les pierres claires,
    Et vous fendiez les flots profonds.
    Lorsque je vous envoyais, Fortuné, Jelme, Flèche et Subtil, vous, mes quatre chiens, vers d'autres destinations, mais que restaient auprès de moi Bo'orcu, Esclave, Louvet et Roc le Preux, mes quatre braves, et que, à l'heure de la bataille, j'avais posté aux premières lignes Le Djourtchète et Désiré avec leurs Germains et leurs Ogres, j'avais alors l'esprit tout à fait en repos.
    Fortuné, tu te chargeras, n'est-ce pas, de toutes les affaires militaires ? '
    Ainsi décréta-t-il en lui témoignant sa faveur.
    ' Par ailleurs, j'ai rabroué Membru en raison de son obstination et je ne lui ai pas donné de millier. Tu es, je pense, la personne appropriée pour lui. Qu'il commande un millier en agrément avec toi ! ' dit-il.
    Et d'ajouter :
    ' Après quoi, nous aurons une idée plus claire en ce qui concerne Membru. '

    210. L'Empereur Cinggis dit aussi à Taurillon, des Geniges :
    ' Pour vous, les seigneurs Bo'orcu, Esclave et les autres, et pour vous, les chambellans Dödei, Boiteux et les autres, ce Taurillon se faisait
    Loup mâle
    Dans la nuit noire,
    Noir corbeau
    Dans le jour clair !
    Lorsqu'on levait le camp,
    Taurillon et Bleu l'Ardent
    Ne restaient pas un jour de plus.
    Si l'on restait un jour de plus,
    Ils ne levaient pas le camp.
    À qui vient de loin,
    Ils ne montraient point visage différent.
    À qui mérite vengeance,
    Ils ne montraient point visage autre.
    N'agissez point sans l'agrément de Taurillon et de Bleu l'Ardent,
    Agissez en accord avec eux ! ordonna-t-il.
    L'Hôte est l'aîné de mes fils. Que Taurillon, à la tête de ses Geniges, soit le seigneur d'une myriade sous l'autorité de L'Hôte ! décréta-t-il.
    Taurillon, Bleu l'Ardent, Crochet et Üsün le Vieux ne m'ont, tous les quatre,
    Jamais dissimulé ce qu'ils avaient vu
    Ni caché ce qu'ils avaient entendu.
    Tels étaient ces quatre-là. '

    211. L'Empereur Cinggis dit aussi à Jelme :
    ' Alors que [son père] Le Vieux des Serviteurs descendait du Divin Qaldun en portant sur son dos son soufflet de forgeron, avec Jelme encore au berceau, il offrit des langes de zibeline lors de ma naissance aux Sept Collines, sur l'Onan. Depuis qu'il lia compagnie, Jelme a été
    Un esclave à mon seuil,
    Un esclave personnel à ma porte.
    Nombreux sont les services de Jelme !
    Jelme le fortuné, le bénéfique,
    Qui a pour origine
    Les langes de zibeline,
    Qui est né en même temps que je naissais,
    Qui a grandi en même temps que je grandissais !
    S'il commet jusqu'à neuf délits, qu'il ne tombe pas sous le coup de la loi ! ' ordonna-t-il.

    212. L'Empereur Cinggis dit aussi à Tache :
    ' Pourquoi un père et un fils gouverneraient-ils [chacun] un millier différent ? En rassemblant les peuples avec lui, tu les as rassemblés avec beaucoup de zèle, devenant une des ailes de ton père. De ce fait, je t'ai conféré le titre de chambellan. À présent, en agrément avec Turuqan, tu formeras, n'est-ce pas, ton propre millier avec ce que tu as amassé en butin ', décréta-t-il.

    213. L'Empereur Cinggis dit aussi à l'échanson Modéré :
    ' Vous, les trois Grues, les cinq Gros, et toi, Modéré, fils de Tavelure le Kiyan, avez formé pour moi, avec les Cangsi'ud et les Richards, un camp circulaire. Toi, Modéré,
    Tu ne t'es pas égaré dans le brouillard
    Ni ne t'es séparé dans la confusion ;
    Tu souffris avec moi la mouillure de l'eau
    Tu souffris avec moi la froidure du gel.
    A présent quelle faveur désirerais-tu ? ' lui demanda-t-il.
    Modéré répondit :
    ' Si l'Empereur me laisse choisir une faveur, [la voici]. Mes aînés et mes cadets Richards sont disséminés dans chaque tribu. S'il y consent, je voudrais rassembler mes aînés et cadets Richards ! dit-il.
    - Soit ! décréta-t-il. Rassemble tes aînés et cadets Richards, et leur millier, commande-le ! '
    L'Empereur Cinggis ordonna aussi :
    Modéré et Louvet, vous, les deux échansons, quand vous distribuerez la nourriture du côté droit et du côté gauche, si vous la distribuez tous deux ainsi,
    Sans laisser manquer
    Ceux debout ou assis
    Du côté ouest,
    Sans laisser manquer
    Ceux alignés ou non
    Du côté est,
    Alors, ma gorge ne se serrera pas et mon esprit sera en paix. Modéré et Louvet, partez à présent à cheval distribuer de la nourriture à la multitude ! ' ordonna-t-il. Il leur indiqua leur place, décrétant :
    ' Au moment de prendre place, vous préparerez la nourriture à droite et à gauche de la grande jarre à lait fermenté, puis vous vous assiérez.
    Qu'avec Tache et les autres, ils prennent place au milieu. '

    214. L'Empereur Cinggis dit aussi à Louvet :
    ' Quand, tous les quatre, Siki Quduqu, Louvet, Force et Mésange Bleue,
    On vous trouva à terre,
    Dans les campements des tribus,
    Mère Hö'elün vous a réchauffés contre ses jambes
    Et vous a élevés comme ses fils.
    Elle vous a tirés par le cou
    Et fait de vous des adultes,
    Elle vous a tirés par les clavicules
    Et fait de vous des hommes.
    Elle vous a élevés et fait de vous d'inséparables compagnons pour nous, ses fils.
    Et en compensation pour vous avoir élevés, combien de services, certes, n'avez-vous pas rendus à ma mère !
    En devenant mon compagnon, Louvet,
    Lors de nos courses rapides,
    Par les nuits pluvieuses,
    Tu ne me laissas pas dormir le ventre vide ;
    Devant l'ennemi nous faisant face,
    Tu ne me laissas pas dormir sans bouillon.
    Quand nous abaissâmes les Tatar,
    Destructeurs de nos pères,
    Qui méritaient vengeance,
    Quand, réclamant vengeance,
    Exigeant réparation,
    Nous massacrâmes les Tatar
    Comme dans la clavette d'une roue,
    le Tatar Aguerri le Jaune, sur le point d'être tué, s'échappa et devint un hors la loi. À bout de forces et affamé, il arriva chez Mère. Il entra dans la tente, prétendant chercher des bontés.
    'Si ce sont des bontés que vous cherchez, lui fut-il dit, asseyez-vous là.'
    Il était assis au bout du lit ouest, du côté de la porte, lorsque Miroir, âgé de cinq ans, arriva de l'extérieur. Au moment où ce dernier ressortait en courant, Aguerri le Jaune se leva et coinça l'enfant sous son aisselle. Tout en avançant pour sortir, il chercha de la main son couteau et le tira hors du fourreau.
    Dorée, l'épouse de Louvet, se trouvait dans la tente de Mère, assise du côté est.
    'Il va tuer l'enfant !' s'écria Mère.
    Dorée sortit alors en courant sur les pas d'Aguerri le Jaune. Elle le rattrapa par derrière, lui saisit une natte d'une main et, attrapant de l'autre le bras qui tenait le couteau dégainé, elle le tira. Il lâcha son couteau.
    Pendant ce temps, Jetei et Jelme se trouvaient derrière la tente, occupés à abattre un bœuf sans cornes et à l'écorcher. Aux cris de Dorée, Jetei et Jelme saisirent une hache et arrivèrent en courant, les mains rouges de sang. À coups de hache et de couteau, ils tuèrent sur place le Tatar Aguerri le Jaune.
    Dorée, Jetei et Jelme se disputèrent tous trois le principal mérite d'avoir sauvé la vie de l'enfant :
    'Si nous n'avions pas été là, disaient Jetei et Jelme, si, arrivant en courant, nous ne l'avions pas tué, qu'aurait pu faire Dorée, une femme ? [Le Tatar Aguerri le Jaune] aurait porté atteinte à la vie de l'enfant. Le mérite principal est donc nôtre !
    - Si vous n'aviez pas entendu mes cris, disait Dorée, comment seriez-vous venus ? Si je ne l'avais pas rattrapé en courant, si je n'avais pas saisi sa natte et tiré le bras qui tenait le couteau, et s'il n'avait pas lâché le couteau, le temps qu'arrivent Jetei et Jelme, n'aurait-il pas porté atteinte à la vie de l'enfant ?'
    Pour finir, le mérite principal revint à Dorée. L'épouse de Bouvet, son brancard jumeau, a secouru la vie de Miroir.
    Louvet encore : lors de la bataille contre les Corbeaux aux sables des Trouées Noires, quand Généreux tomba, atteint par flèche à une veine du cou, Louvet mit pied à terre à côté de lui, et aspira avec sa bouche le sang qui coagulait. Il passa la nuit auprès de lui. Le lendemain, ne parvenant pas à faire tenir Généreux sur son cheval, il le fit monter devant lui et, tenant Généreux entre ses bras par derrière, aspirant sans cesse le sang qui obstruait la plaie, les commissures des lèvres rouges de sang, il ramena Généreux vivant.
    En compensation de ce que ma mère t'avait élevé, tu as été d'une aide considérable pour la vie de mes deux fils !
    Louvet s'est fait mon compagnon,
    De mes incitations et de mes appels,
    Il n'a jamais tardé à se faire l'écho.
    S'il commet jusqu'à neuf délits, que Louvet ne soit pas passible de châtiment ! ' décréta-t-il.

    215. ' J'accorderai aussi, dit l'Empereur Cinggis, des faveurs à mes descendants de sexe féminin. '

    216. L'Empereur Cinggis s'adressa aussi à Üsün le Vieux :
    Üsün, Taurillon, Bleu l'Ardent et Crochet m'avertissaient tous les quatre, ne cachant ni ne dissimulant rien de ce qu'ils voyaient et entendaient. Ils me faisaient part de ce qu'ils comprenaient et pensaient.
    Dans les règles mongoles, existe la coutume de devenir Bey, une position de seigneur. [Üsün l'Ancien] est de la descendance de l'aîné Enlevé. La position de Bey tient à ce qu'il est de notre lignage et notre aîné. Que Üsün le Vieux soit Bey. Une fois élevé au rang de Bey, qu'on lui fasse revêtir des habits blancs, chevaucher un hongre blanc et siéger à une place élevée, qu'on le vénère et le consulte chaque mois de l'année ! ' décréta-t-il.

    217. L'Empereur Cinggis décréta aussi :
    ' L'allié juré Désiré a risqué sa vie au combat. En raison du mérite qu'il eut d'ouvrir la bouche en premier, qu'à jamais ses descendants reçoivent la part due aux orphelins. '

    218. L'Empereur Cinggis dit aussi à Gerfaut le Mince, fils de Blanc le Bel :
    ' Ton père Blanc le Bel, en se battant avec ardeur devant moi, a été tué par Jamuqa lors de la bataille des Soixante-Dix Marais. Que Gerfaut, en vertu des services de son père, reçoive à présent la part due aux orphelins ! ' Gerfaut, à qui s'adressaient ces paroles, dit :
    ' Si l'Empereur le permet, mes aînés et cadets Ne'üs sont disséminés dans chaque tribu : s'il y consent, je voudrais rassembler mes frères Ne'üs ! ' L'Empereur Cinggis décréta :
    ' S'il en est ainsi, tu rassembleras tes aînés et cadets Ne'üs et tu les dirigeras, n'est-ce pas, jusqu'aux descendants de tes descendants ! '

    219. L'Empereur Cinggis s'adressa aussi à Vigilance le Jaune :
    ' Quand, lorsque j'étais enfant, Gros l'Envieux et les aînés et cadets des Princes se saisirent de moi par jalousie, toi, Vigilance le Jaune, avec tes fils Roc et Robuste, vous m'avez caché, disant que j'étais jalousé par mes aînés et cadets. Laissant ta fille Duraille prendre soin de moi, tu m'as libéré [de ma cangue] et laissé partir. Ce grand service que vous m'avez rendu, je n'ai cessé d'y penser
    Dans mes rêves dans la nuit noire,
    Comme dans mon cœur en plein jour.
    Vous êtes venus à moi, quittant les Princes, après un long temps. Maintenant que je vous accorde des faveurs, quelles faveurs vous plairaient ? ' dit-il.
    Avec ses fils Roc et Robuste, Vigilance le Jaune déclara :
    ' Si l'Empereur le permet, nous souhaitons établir librement notre campement. Nous voudrions prendre pour territoire la Selenga, dans les terres des Bons Viseurs. Pour ce qui est d'autres faveurs encore, que l'Empereur Cinggis en décide ! ' dirent-ils.
    À cela, l'Empereur Cinggis répondit :
    ' Prenez pour territoire la Selenga, dans les terres des Bons Viseurs, et établissez-y librement votre campement. Jusqu'aux descendants de vos descendants, vivez en hommes libres ! Que, jusqu'à neuf délits, ils ne tombent pas sous le coup de la loi ! ' ordonna-t-il.
    Témoignant sa faveur à Roc et à Robuste, en considération des paroles prononcées jadis par Roc et Robuste, il dit :
    ' Comment vous adresserez-vous à moi ? Vous, Roc et Robuste, si vous avez à exprimer votre pensée, si vous avez à demander ce qui vous manque, ne le communiquez pas à un intermédiaire. Faites-moi part de votre pensée vous-mêmes, en personne et de votre propre bouche. Ce qui vous manque, demandez-le en personne ', décréta-t-il.
    Puis aussi :
    ' Vous, les exempts de Vigilance le Jaune, Badai et Intrépide, décréta-t-il,
    Quand vous galoperez en hommes libres
    Lors des guerres nombreuses
    Et que vous trouverez du butin,
    Prenez selon ce que vous aurez trouvé !
    Quand vous chasserez le gibier farouche,
    Prenez selon ce que vous aurez tué !
    Pour ce qui est de Vigilance le Jaune, c'était un homme de Renfort, des Princes. Pour ce qui est de Badai et d'Intrépide, ils étaient les manadiers de Longévité. À présent, soyez mes soutiens et vivez heureux en hommes libres, autorisés à porter le carquois et à boire le koumys cérémoniel ! ' décréta-t-il.

    220. L'Empereur Cinggis dit aussi à Naya :
    ' Quand Muselé le Vieux, qui s'était emparé avec vous, ses fils Pie Noir et Naya, de Gros l'Envieux, venait chez les nôtres, en chemin, il atteignit les noues de Qutuqul. Là, Naya lui dit : 'Comment pourrions-nous aller là-bas nous étant emparés de notre propre roi et l'ayant renié ?'
    Ne vous résignant pas à le renier, vous l'avez donc relâché et laissé aller.
    Muselé le Vieux est arrivé avec ses fils Pie Noir et Naya. C'est alors que Naya l'Alouette a déclaré : 'Comme nous cheminions, après avoir capturé de nos mains notre propre roi, Gros l'Envieux, ne pouvant nous résoudre à le renier, nous l'avons libéré et laissé aller. Nous venons à présent dans l'intention d'offrir notre force à l'Empereur Cinggis. Nous nous sommes dit que, si nous étions venus en ayant porté la main sur notre propre roi, on dirait de nous : 'Comment peut-on à l'avenir faire confiance à ces hommes qui ont porté la main sur leur propre roi ?' Et nous n'avons pu nous résoudre à le renier.'
    En vous refusant à renier votre propre roi, vous aviez pris en considération un principe important. J'ai donc approuvé les paroles de Naya, et j'ai dit que je lui confierai de hautes tâches.
    Pour l'heure, j'ai donné à diriger la myriade de l'aile droite à Bo'orcu ; j'ai conféré le titre de prince d'État à Esclave et je lui ai donné à diriger la myriade de l'aile gauche. À présent, que Naya dirige la myriade du centre ! ' décréta-t-il.

    221. Il dit aussi :
    ' Que Flèche et Subtil forment un millier avec ceux qu'ils ont eux-mêmes amassés en butin ! '

    222. Laissant aussi le berger Crochet rassembler en un millier les individus non enregistrés, il lui en donna la charge.

    223. Il dit encore :
    ' Le charron Souris des Bouleaux n'ayant pas suffisamment de gens, qu'on en prélève ça et là. Et comme, parmi les Étrangers, Mulqalqu a été un bon compagnon, que Souris des Bouleaux et Mulqalqu forment ensemble un millier en agrément l'un avec l'autre ! '

    224. L'Empereur Cinggis fit de ceux qui avaient établi la nation et souffert avec lui des seigneurs de millier. Il forma des milliers et nomma les seigneurs des milliers, des centaines et des dizaines. Il forma des myriades et nomma les seigneurs des myriades. Il accorda des faveurs aux seigneurs des myriades, des milliers, et à tous ceux susceptibles d'en recevoir, distribua faveurs et ordres.
    Il décréta :
    ' J'avais auparavant comme gardes impériaux quatre-vingts gardes de nuit et soixante-dix gardes de jour. À présent que, par la force du Ciel éternel, ma force immense accrue par le Ciel et la Terre, j'ai aligné la nation et l'ai placée dans mes seules rênes, vous choisirez et recruterez pour moi, dans les différents milliers, des gardes de jour pour la garde impériale. Lors du recrutement, au moment d'enrôler gardes de nuit, porte-carquois et gardes de jour, recrutez en jusqu'à ce qu'ils constituent une myriade ', ordonna-t-il.
    Egalement à propos du recrutement de la garde impériale, l'Empereur Cinggis proclama l'ordre suivant auprès des différents milliers :
    ' En recrutant pour nous la garde impériale, quand s'enrôleront les fils des seigneurs de myriade, de millier et de centaine, ainsi que les fils des hommes ordinaires, qu'on recrute ceux qui ont des vertus viriles, la nuque solide et sont propres à servir à nos côtés.
    Lors du recrutement des fils des seigneurs de millier, que chacun vienne avec dix compagnons et amène un cadet. Lors du recrutement des fils des seigneurs de centaine, que chacun vienne avec cinq compagnons et amène un cadet. Lors du recrutement des fils des seigneurs de dizaine et des fils des hommes ordinaires, que chacun vienne avec trois compagnons et amène un cadet, en réquisitionnant et en préparant ses montures dans son [unité d'] origine.
    Renforçant ceux qu'on fera servir auprès de nous, qu'on donne aux fils des seigneurs de millier dix compagnons en les prélevant dans leurs milliers et centaines d'origine.
    Qu'on prélève selon la proportion fixée par nous, quelle que soit la part reçue en partage par leur père, quelle que soit la quantité d'hommes et de hongres qu'ils ont amassée par eux-mêmes, indépendamment de leur part personnelle, et qu'on les équipe de cette manière.
    Qu'on prélève et qu'on donne selon le même principe, indépendamment de leur part personnelle, cinq compagnons aux fils des seigneurs de centaine et trois compagnons aux fils des seigneurs de dizaine et des hommes ordinaires, ordonna-t-il.
    Après que les seigneurs de millier, de centaine, de dizaine et tous les gens auront reçu et entendu notre ordre, tout homme qui l'enfreindra sera passible de châtiment.
    Si, au moment où on lui fait prendre son tour de garde auprès de nous, un homme se dérobe et s'y refuse, s'il trouve difficile de servir auprès de nous, j'en recruterai d'autres et, châtiant l'homme, je le bannirai hors de ma vue.
    Quant à celui qui viendra à nous en disant qu'il désire servir à nos côtés, à l'intérieur, et qu'il est prêt à apprendre avec les autres, qu'on ne l'en dissuade pas. '

    225. On choisit parmi les milliers conformément aux ordres de l'Empereur Cinggis. En vertu des mêmes ordres, on choisit les fils des seigneurs de centaine et de dizaine, et on les préleva. Alors qu'il y avait auparavant quatre-vingts gardes de nuit, on les porta à huit cents.
    ' Complétez ces huit cents jusqu'à les constituer en millier ', dit-il.
    Et il ordonna qu'on ne dissuadât pas ceux qui voulaient s'enrôler dans la garde de nuit.
    ' Que Grande Nomadisation commande les gardes de nuit et qu'il en dirige le millier ! ' décréta-t-il.
    ' J'avais auparavant choisi quatre cents porte-carquois. Que Neuf Empans, fils de Jelme, en ait le commandement, en concertation avec Bugidai, fils de Providence. Au moment où les porte-carquois prennent, avec les gardes de jour, les différents tours de garde, que Neuf Empans prenne un tour de garde à la tête des porte-carquois ; que Bugidai prenne un tour de garde à la tête des porte-carquois ; que Qorqudaq prenne un tour de garde à la tête des porte-carquois ; que Lablaqa prenne un tour de garde à la tête des porte-carquois.
    Ainsi à la tête de leurs porte-carquois, qu'ils leur fassent prendre les différents tours de garde des gardes de jour, afin de suspendre le carquois.
    Que Neuf Empans complète le nombre des porte-carquois jusqu'à ce qu'ils constituent un millier, et qu'il en prenne le commandement ', décréta-t-il.

    226. ' Que Prodigue le Chambellan, de la parenté de Bo'orcu, complète jusqu'à ce qu'ils constituent un millier le nombre des gardes de jour enrôlés naguère avec lui, et qu'il le dirige, dit-il.
    Un millier de gardes de jour : que Taureau, de la parenté d'Esclave, dirige un millier de gardes de jour.
    Que Le Preneur, de la parenté d'Hostile, dirige un millier de gardes de jour.
    Que Dödei le Chambellan dirige un millier de gardes de jour.
    Que Boiteux le Chambellan dirige un millier de gardes de jour.
    Que Canai, de la parenté du Djourtchète, dirige un millier de gardes de jour.
    Que Magnanime, de la parenté de Preneur, dirige un millier de gardes de jour.
    Un millier de gardes de jour : qu'Arqai le Molosse dirige un millier de preux d'élite. En temps ordinaire, ils seront gardes de jour ; les jours de bataille, ils se tiendront à l'avant et seront les preux ! ' décréta-t-il.
    Les gardes de jour, choisis parmi les différents milliers, constituèrent huit milliers. Les gardes de nuit, avec les porte-carquois, constituèrent deux milliers. La garde impériale constitua [donc en tout] une myriade. L'Empereur Cinggis ordon na qu'on renforce la myriade de la garde impériale, et qu'elle constitue le corps principal [de l'armée].

    227. L'Empereur Cinggis ordonna aussi, au moment où il nommait les vétérans en charge des quatre services des gardes de jour :
    ' Que Taureau, commandant et organisant les gardes impériaux, assure un tour de garde.
    Que Le Preneur, commandant et organisant les gardes impériaux, assure un tour de garde.
    Que Dödei le Chambellan, commandant et organisant les gardes impériaux, assure un tour de garde.
    Que Boiteux le Chambellan, commandant et organisant les gardes impériaux, assure un tour de garde ', dit-il.
    Une fois désignés les vétérans en charge des quatre tours de garde, il proclama cet ordre concernant la prise de service :
    ' Au moment de prendre son tour de garde, que le commandant du tour de garde vérifie le nombre des gardes qui sont de service dans son [tour] à lui. Qu'ils prennent leur tour de garde et passent trois nuits et trois jours avant d'être relevés.
    Si un garde manque à son service, qu'on corrige ce garde négligent par trois coups de bâton. Si le même garde manque une deuxième fois à son service, qu'on le corrige par sept coups de bâton. Si le même homme manque encore à son service une troisième fois, sans qu'il soit blessé ou malade et sans l'agrément des commandants du tour de garde, après qu'on l'aura corrigé par trente sept coups de bâtons, [lui qui] aura trouvé difficile de servir auprès de nous, je le bannirai hors de ma vue ! décréta-t-il.
    Vous, les vétérans en charge des tours de garde, faites entendre cet ordre aux gardes une fois sur trois lors de vos prises de service. Si les vétérans en charge des tours de garde ne font pas entendre [cet ordre], ils seront passibles de châtiment. Tout garde qui, après avoir entendu cet ordre, l'enfreint et manque à son service sera passible de châtiment conformément à cet ordre, décréta-t-il.
    Vous, les vétérans des tours de garde, sous prétexte que vous commandez, ne maltraitez pas mes gardes enrôlés, égaux [à vous], sans mon agrément. S'ils enfreignent le règlement, signalez-le-moi. S'il y a raison de les mettre à mort, nous les mettrons à mort ; s'il y a raison de leur donner la bastonnade, nous les ferons allonger et nous les battrons. Mais si, sous prétexte que vous commandez, vous portez la main sur mes gardes égaux [à vous] et vous leur donnez la bastonnade, en retour d'un coup de bâton, il vous sera rendu un coup de bâton, en retour d'un coup de poing, il vous sera rendu un coup de poing ! ' dit-il.

    228. L'Empereur Cinggis décréta aussi :
    ' Mes gardes ont le pas sur les seigneurs des milliers extérieurs, et les officiers d'ordonnance de mes gardes ont le pas sur les seigneurs des centaines et des dizaines extérieures. Si des seigneurs des milliers extérieurs, s'estimant les égaux de mes gardes, cherchent querelle à ces derniers, je châtierai les seigneurs des milliers ! '

    229. L'Empereur Cinggis proclama aussi le décret suivant à l'intention des commandants des différents tours de gardes :
    ' Que les porte-carquois et les gardes de jour prennent leur service et, à leurs postes respectifs, vaquent aux tâches de la journée. Que, à l'heure où le soleil jette ses derniers feux, ils cèdent la place aux gardes de nuit et sortent passer la nuit à l'extérieur [du périmètre impérial]. Que les gardes de nuit passent alors la nuit auprès de nous. Que les porte-carquois et les échansons partent en confiant aux gardes de nuit carquois et vaisselle.
    Après avoir passé la nuit à l'extérieur, que les porte-carquois, les gardes de jour et les échansons se tiennent assis près de l'attache à chevaux, pendant que nous mangeons notre soupe de viande ; qu'ils en réfèrent aux gardes de nuit. Notre soupe terminée, qu'ils reprennent leur service, les porte-carquois auprès des carquois, les gardes de jour à leur poste, les échansons à leur vaisselle.
    À chacun des tours de garde, qu'il en soit fait exactement de la même manière, conformément avec cette réglementation, ordonna-t-il.
    Que les gardes de nuit se saisissent de quiconque franchira, après le coucher du soleil, par-derrière ou par-devant, les limites du campement impérial, qu'ils le gardent toute la nuit et qu'au matin, les gardes de nuit le questionnent.
    Que les gardes de nuit, au moment de la relève, prennent leur service après vérification des signes de créance et que, de même, au moment d'être relevés, les gardes de nuit ne quittent leur service et ne partent qu'après vérification ! dit-il.
    La nuit, que les gardes de nuit s'allongent autour du campement impérial. Que ceux qui se tiennent à la porte taillent en pièces quiconque y pénétrerait, et qu'ils l'abandonnent là, crâne fendu et épaules à terre.
    Si quelqu'un arrive de nuit porteur d'un message urgent, qu'il en réfère aux gardes de nuit et que, se tenant avec ces derniers à l'arrière de la tente, il me fasse part de son message, dit-il.
    Que nul ne prenne place plus haut que les gardes de nuit. Que nul ne pénètre [dans le campement impérial] sans la permission des gardes de nuit. Que nul ne passe plus haut que les gardes de nuit. Que nul ne passe entre les gardes de nuit. Que nul ne s'enquière du nombre des gardes de nuit.
    Que les gardes de nuit se saisissent de quiconque passerait plus haut que les gardes de nuit. Que les gardes de nuit se saisissent de quiconque passerait entre eux. Et quant à qui conque s'enquerrait de leur nombre, que les gardes de nuit confisquent le hongre sellé et harnaché qu'il monte ce jour-là, ainsi que tous les vêtements qu'il a sur lui, décréta-t-il.
    L'Âne, tout digne de confiance qu'il fut, n'a-t-il pas été pris par les gardes de nuit alors qu'un soir il s'apprêtait à passer plus haut que ces derniers ? '

     

    CHAPITRE X

    230. L'Empereur Cinggis dit :
    ' Vous, mes gardes vétérans
    Qui, dans les nuits nébuleuses,
    Vous allongiez aux alentours
    De ma tente à rabat de feutre,
    Et m'assuriez un sommeil
    Paisible et profond,
    Vous m'avez porté à cette place !
    Vous, mes bénéfiques gardes de nuit,
    Qui, dans les nuits étoilées,
    Ne laissiez quiconque m'effrayer
    Au fond de mon lit,
    Vous m'avez porté à cette haute place !
    Vous, mes gardes sincères
    Qui, dans la tourmente mouvante,
    Dans le froid qui aiguillonne,
    Dans la pluie tombant à verse,
    Vous teniez sans un frisson
    Autour de ma tente à treillis
    Et apaisiez mon cœur,
    Vous m'avez porté à cette heureuse place !
    Vous, mes gardes dignes de foi,
    Qui, parmi les ennemis semant le trouble
    Sans le moindre battement de cil,
    Vous dressiez pour les arrêter
    Autour de ma tente bien calfeutrée !
    Vous, mes vigilants gardes de nuit
    Qui vous dressiez sans tarder
    À la moindre agitation
    Des carquois d'écorce de bouleau !
    Vous, mes gardes de nuit à l'allure rapide
    Qui vous dressiez sur vos pieds sans retard
    À la moindre agitation
    Des carquois de saule !
    Appelez désormais 'gardes vétérans' mes bénéfiques gardes de nuit. Appelez les soixante-dix gardes de jour enrôlés avec Prodigue le Chambellan 'grands gardes de jour'. Appelez les preux d'Arqai 'preux vétérans'. Appelez Neuf Empans, Bugidai et les autres porte-carquois 'grands porte-carquois' ', décréta-t-il.

    231. Il dit :
    ' Quant à ma myriade de gardes impériaux choisis parmi les quatre vingt quinze milliers pour me servir personnellement, à l'avenir considérez, fils qui siégerez à ma place, mes gardes que voici comme un legs, jusqu'aux descendants de leurs descendants ! Ne leur faites aucun tort, veillez sur eux avec bonté ! Qu'on appelle ces dix mille gardes mes bons génies, ma bonne fortune ! '

    232. L'Empereur Cinggis dit aussi :
    ' Que les gardes de nuit s'occupent des servantes des chambellans du campement impérial, des valets de tente, des chameliers et des bouviers, et qu'ils prennent soin des tentes et chariots du campement impérial. Que les gardes de nuit prennent soin des étendards, des tambours et des lances à crochet. Qu'ils prennent aussi soin de la vaisselle.
    Que les gardes de nuit se chargent de nos boissons et de notre nourriture. Qu'ils se chargent des pièces de viande et les fassent cuire. Si la nourriture vient à manquer, qu'on en cherche auprès des gardes de nuit responsables. Quand les porte-carquois distribuent la nourriture, qu'ils ne le fassent pas sans l'agrément des gardes de nuit responsables, et qu'ils commencent la distribution par les gardes de nuit, dit-il.
    Que les gardes de nuit règlent les entrées et les sorties du campement impérial. Que les portiers des gardes de nuit se tiennent debout à la porte, dehors près de la tente. Que deux des gardes de nuit entrent et se tiennent, la main sur la grande jarre à koumys.
    [Lors des nomadisations,] que les préposés aux campements, pris parmi les gardes de nuit, aillent [en avant] et installent les tentes impériales. Quand nous chassons au faucon et en battue, que les gardes de nuit aillent avec nous chasser au faucon et en battue. Qu'ils placent la moitié des leurs en surveillance auprès des chariots ', dit-il.

    233. L'Empereur Cinggis déclara aussi :
    ' Si nous même ne partons pas en guerre, que les gardes de nuit ne partent pas non plus en guerre loin de nous. ' Et il ordonna que les chambellans chargés de l'armée qui, ayant eu connaissance de cet ordre, l'enfreindraient et, par jalousie envers les gardes de nuit, les enverraient à la guerre soient passibles de châtiment.
    ' Pourquoi, me direz-vous, les gardes de nuit ne seraient-ils pas envoyés à la guerre ?
    Les gardes de nuit veillent sur ma vie d'or. Quand nous chassons au faucon et en battue, ils peinent à mes côtés. Étant chargés de la préservation du camp impérial, qu'il se déplace ou qu'il fasse halte, ils prennent soin des chariots. Est-ce chose facile que de passer la nuit à veiller sur ma personne ? Est-ce chose facile que de veiller sur le grand camp de l'arrière et sur ses tentes et chariots lors des déplacements comme des haltes ? Voici pourquoi, en raison de leurs diverses et multiples tâches, je décrète qu'ils ne partiront pas en guerre loin de nous. '

    234. Il ordonna aussi :
    ' Que des gardes de nuit entendent les affaires litigieuses avec Siki Quduqu. Que des gardes de nuit prennent soin des arcs et des carquois, des cuirasses et des armes, et les distribuent. Qu'ils prennent soin d'une partie des hongres, qu'ils veillent au chargement des filets et des appâts, dit-il. Que des gardes de nuit distribuent les soieries avec les chambellans.
    Au moment de désigner l'emplacement des campements des porte-carquois et des gardes de jour, que Neuf Empans, Bugidai et autres porte-carquois, ainsi que Le Preneur, Prodigue, Magnanime et autres gardes de jour, aillent du côté ouest du camp impérial, dit-il. Que Taureau, Dödei le Chambellan, Boiteux le Chambellan, Canai et autres gardes de jour aillent du côté est du camp impérial, dit-il. Que les preux d'Arqai aillent à l'avant du camp impérial. Que les gardes de nuit, qui prennent soin des tentes et chariots du camp impérial, aillent du côté est, près du camp impérial.
    Que Dödei le Chambellan ait connaissance de tous les gardes de jour présents autour du camp impérial, de tous les valets de tente, les manadiers, bergers, chameliers ou bouviers présents aux abords du camp impérial ', dit-il en lui confiant cette tâche.
    Et il ordonna :
    ' Que Dödei le Chambellan soit en permanence au nord du camp impérial,
    Se nourrissant des restes,
    Brûlant du crottin séché ! '

    235. Il envoya le seigneur Fortuné en expédition militaire contre les [Turcs] Qarluq. Le Roi Lion des Qarluq vint offrir son ralliement à Fortuné. Le seigneur Fortuné amena le Roi Lion et le fit se présenter devant l'Empereur Cinggis. Comme il ne s'était pas rebellé, celui-ci témoigna sa faveur à Lion :
    ' Je te donnerai une fille ', décréta-t-il.

    236. Subtil partit en expédition militaire avec un chariot de fer à la poursuite de Peau de Patte, de Roc et des autres fils du Bon Viseur Fixe. Il les rattrapa sur la rivière Tchou et les mit hors de combat.

    237. Flèche alla à la poursuite du Roi Fort des Huit. Il rattrapa Fort aux Falaises Jaunes, le mit hors de combat, puis s'en retourna.

    238. Le Ouïgour Fortune Sacrée dépêcha des émissaires à l'Empereur Cinggis. Il le fit prier en ces termes par les envoyés Mouflon et Darbai :
    ' Quand j'ai ouï la grande renommée de l'Empereur Cinggis, je me suis fort réjoui,
    Comme de voir Mère soleil
    Quand se dissipent les nuages,
    Comme de découvrir l'eau de la rivière
    Lorsque disparaît la glace.
    Si l'Empereur Cinggis y consent,
    Pour une boucle de ta ceinture d'or,
    Pour un fragment de ta robe pourpre,
    Je deviendrai ton cinquième fils et je mettrai ma force à ton service ! '
    Il les envoya avec cette prière.
    L'Empereur Cinggis accueillit favorablement ces paroles et envoya dire en réponse :
    ' Je donnerai une fille : qu'il devienne mon cinquième fils ! Que Fortune Sacrée vienne en apportant or et argent, perles et nacre, brocarts et baldaquins, damas et soies. ' Réjoui d'être traité avec faveur, Fortune Sacrée apporta avec lui or et argent, perles et nacre, soies, brocarts, damas et autres soieries et se présenta devant l'Empereur Cinggis. Témoignant sa faveur à Fortune Sacrée, l'Empereur Cinggis lui donna [comme épouse] Rouge Or.

    239. L'année du Lièvre [1207], il envoya en campagne L'Hôte, avec l'aile droite de l'armée, contre les tribus des forêts. Taureau y alla pour lui montrer le chemin.
    Gouteau le Bey, des Oïrates, vint en avant des Dix Mille Oïrates offrir son ralliement. À son arrivée, il guida L'Hôte et, lui montrant le chemin jusqu'à ses Dix Mille Oïrates, il le fit pénétrer dans la vallée de la Sisgid. L'Hôte soumit les Oïrates, les Bouriates, les Bargous, les Ursud, les Qabqanas, les Qangqas et les Tuba, avant de parvenir chez les Dix Mille Kirghiz.
    Les seigneurs des Kirghiz, Sept le Féal, Six le Viril et Prince Orebeg, se rallièrent. Ils vinrent en apportant avec eux des gerfauts blancs, des hongres blancs et des zibelines noires, et ils se présentèrent devant L'Hôte.
    L'Hôte soumit les peuples des forêts, depuis les Sibir, les Kesdiyim, les Bayid, les Tuqas, les Telengit, les Teles, les Tas, les Bachkirs, jusqu'ici. Il revint en emmenant avec lui les seigneurs des myriades et des milliers Kirghiz, ainsi que les seigneurs des peuples des forêts, et les fit se présenter devant l'Empereur Cinggis avec les gerfauts blancs, les hongres blancs et les zibelines noires.
    Comme Couteau le Bey, des Oïrates, était venu au devant [de L'Hôte] en se ralliant en premier, à la tête de ses Dix Mille Oïrates, l'Empereur Cinggis lui témoigna sa faveur. Il donna Petite Fleur à son fils Féal, donna Jolie Voix, fille de L'Hôte, à Légal, frère aîné de Féal.
    Il donna la Princesse Pie Noir aux Önggüd.
    Témoignant sa faveur à L'Hôte, il lui dit :
    ' Tu es l'aîné de mes fils. À peine les tiens quittés, te voilà à présent revenu : sans causer blessures ni souffrances aux hommes et aux hongres dans les endroits où, accompagné par la chance, tu t'es rendu, tu as soumis les fortunés peuples des forêts. Ces peuples, je te les donnerai donc ! ' décréta-t-il.

    240. Il envoya aussi le seigneur Louvet en expédition contre les Vingt et Dix Mille. Depuis la mort de Daiduqul le Borgne, seigneur du peuple des Dix Mille, sa femme, Botoqui la Grasse, dirigeait le peuple des Dix Mille.
    Arrivé là-bas, le seigneur Louvet partit avec trois hommes dans l'intention d'aller en avant du gros de l'armée. Alors qu'ils cheminaient par les sentiers, dans la forêt où l'on a difficilement conscience de la tombée de la nuit, des guetteurs les attaquèrent soudain par derrière : leur barrant le chemin, ils s'emparèrent du seigneur Louvet et le tuèrent.
    En apprenant que les Dix Mille avaient tué Louvet, l'Empereur Cinggis entra dans une grande colère. Comme il s'apprêtait à partir lui-même en guerre, Bo'orcu et Esclave l'en dissuadèrent tant et si bien qu'il y renonça. Alors, il en chargea Quatrain le Terrible, des Quatre :
    ' Organise l'armée très strictement, lui dit-il, prie le Ciel éternel et efforce-toi de soumettre le peuple des Dix Mille. '
    Organisant ses troupes, Quatrain les fit au préalable manœuvrer rapidement, par feinte, aux chemins et aux passes stratégiques qu'aurait pu emprunter une armée et que les guetteurs gardaient. Puis, [allant par] les voies des cerfs roux, il imposa la discipline suivante aux soldats : il fit porter sur le dos à chaque homme dix bois de flèche pour battre le moindre individu qui perdrait courage, et fit préparer l'armement de chaque homme avec hache, herminette, scie et ciseau.
    Suivant les voies des cerfs roux, il fraya un sentier en faisant couper, tailler, scier les arbres qui se dressaient sur le chemin. Lorsqu'ils parvinrent en haut de la montagne, il fondirent sur le feutre des ouvertures à fumée des Dix Mille, et les soumirent, alors qu'ils étaient à festoyer sans se douter de rien.

    241. Le seigneur Porte Carquois et Couteau le Bey avaient été auparavant capturés par les Dix Mille, et se trouvaient là, chez Botoqui la Grasse.
    [Voici] la manière dont Porte Carquois avait été capturé. [L'Empereur Cinggis] avait décrété que celui-ci prendrait trente épouses parmi les filles et les beautés des Dix Mille. Il était donc parti dans le but de prendre des filles du peuple des Dix Mille, quand ce peuple, qui tout d'abord s'était rallié, se rebella ensuite et captura le seigneur Porte Carquois.
    Lorsque l'Empereur Cinggis, apprenant que Porte Carquois avait été capturé par les Dix Mille, envoya Couteau, puisqu'il connaissait les usages des peuples des forêts, Couteau le Bey fut, lui aussi, capturé.
    Quand fut achevée la soumission du peuple des Dix Mille, l'Empereur Cinggis donna une centaine de Dix Mille pour les ossements de Louvet. Porte Carquois prit trente filles. On donna Botoqui la Grasse à Couteau le Bey.

    242. L'Empereur Cinggis décréta qu'il partagerait ce peuple entre Mère, fils et cadets :
    ' Je pense, dit-il, que Mère a peiné pour rassembler la nation, que L'Hôte est l'aîné de mes fils, et Benjamin, le plus jeune de mes cadets. '
    Il donna à Mère dix mille sujets en tant qu'apanage de Benjamin. Sa mère en fut mécontente, mais ne dit mot. À L'Hôte, il donna neuf mille sujets. À Blanchet, il donna huit mille sujets. À Généreux, il donna cinq mille sujets. À Miroir, il donna cinq mille sujets. À Molosse, il donna quatre mille sujets. Au Preneur, il donna deux mille sujets. À Faste, il donna mille cinq cents sujets.
    Quand, prétextant qu'Ulcéreux avait agi de connivence avec les Corbeaux, il déclara :
    ' Je veux en finir avec lui, hors de ma vue ! ',
    Bo'orcu, Esclave et Siki Quduqu dirent tous trois :
    ' C'est comme éteindre ton propre foyer,
    C'est comme détruire ta propre yourte !
    En héritage de ton bon père, seul ton oncle te reste. Comment pourrais-tu le renier ? Il n'était pas conscient [de ses actes]. Ne fais pas cela ! Que le petit benjamin de ton père continue à laisser s'élever sa fumée parmi les autres au campement ! '
    Et comme on lui tenait ce langage, tout était si clairement exprimé qu'il sentait cette fumée dans ses narines.
    ' Eh bien, soit ! ' dit-il.
    Et, songeant à son bon père, il se calma au discours de Bo'orcu, Esclave et Siki Quduqu.

    243. L'Empereur Cinggis décréta :
    ' J'ai donné à Mère et à Benjamin dix mille sujets et j'en ai chargé, parmi les seigneurs, Force, Mésange Bleue, Jöngsei et Crotte. Pour L'Hôte, j'en ai chargé Taurillon, Mönggü'ür et Briquet. Pour Blanchet, j'en ai chargé Noiret, Éternel et Iduqadai. ' Et il ajouta :
    Blanchet est sévère et de caractère tatillon. Que Bleu l'Ardent se tienne à ses côtés du matin au soir et lui fasse part de son sentiment ! '
    Pour Généreux, il nomma Hostile et Crochet. Pour Miroir, il nomma Jetei et Enfantelet. Pour Molosse, il nomma Jebke. Pour Le Preneur, il nomma Raid.

    244. Les fils de Père Tavelé des Sonnaillers étaient sept. Celui du milieu était Mésange Bleue le Très Céleste. Les sept Sonnaillers se jetèrent en nombre sur Molosse et le rouèrent de coups.
    Quand Molosse, mettant un genou à terre devant l'Empereur Cinggis, lui dit que les sept Sonnaillers s'étaient jetés sur lui à plusieurs et l'avaient roué de coups, comme il lui en faisait part au moment où l'Empereur Cinggis était en colère contre d'autres, dans sa colère, l'Empereur Cinggis rétorqua à Molosse :
    ' Ne te croyais-tu pas rien moins qu'invincible ? Comment as-tu pu être vaincu ! '
    Les larmes aux yeux, Molosse se leva et partit. Offensé, Molosse ne revint pas de trois jours.
    Très Céleste déclara alors à l'Empereur Cinggis :
    ' Les esprits célestes souverains font part des décrets du Ciel éternel. Une fois ils disent : 'Que Ferret conduise la nation !', une fois ils disent que ce soit Molosse. Si tu ne prends pas les devants avec Molosse, je ne sais [ce qu'il adviendra] ! '
    Quand, avisé de la sorte, l'Empereur Cinggis se mit en selle cette même nuit pour se saisir de Molosse, Force et Mésange Bleue apprirent à Mère qu'il était parti s'emparer de Molosse. Dès qu'elle le sut, dans la nuit, elle attela immédiatement un chameau blanc et chemina toute la nuit dans un chariot [cou vert] noir.
    Lorsqu'elle arriva, au lever du soleil, l'Empereur Cinggis était en train d'interroger Molosse, après lui avoir lié les [extrémités des] manches et lui avoir ôté son bonnet et sa ceinture.
    En se voyant rejoint par Mère, l'Empereur Cinggis resta stupéfait et prit peur. Mère arriva fort en colère. Elle descendit du chariot, défit elle-même les manches liées de Molosse et lui donna son bonnet et sa ceinture.
    Mère, très courroucée, ne parvenait pas à réprimer sa colère. Elle s'assit jambes croisées et sortit ses deux seins, les étalant sur ses genoux, en disant :
    ' Vois-tu ?
    Voici les seins que vous avez tétés !
    Ces deux-là, fit-elle en écho [aux paroles anciennes],
    Qu'ont-ils à être des molosses
    Déchirant leur propre placenta,
    Tranchant leur cordon ombilical !
    Ferret, [tu] tétais ce sein jusqu'à le vider ; Duret et Benjamin, à eux deux, ne vidaient pas même un sein ; quant à Molosse, il vidait entièrement mes deux seins et apaisait ma poitrine, la calmant jusqu'à ce qu'elle se détende. Grâce à quoi,
    Mon viril Ferret
    Est viril par l'esprit,
    Mon viril Molosse
    Est viril au tir à l'arc !
    Pour cette raison, il a soumis avec son arc
    Les fuyards décochant leurs flèches,
    Il a soumis en visant juste
    Les fuyards sursautant de peur.
    A présent que vous avez mis les ennemis hors de combat, vous autres, vous ne supportez plus la vue de Molosse ! '
    L'Empereur Cinggis finit par calmer Mère :
    ' En provoquant la colère de Mère, dit-il,
    Pour ce qui est d'avoir peur, j'ai eu peur
    Pour ce qui est d'avoir honte, j'ai eu honte.
    [À présent], rentrons ! '
    Et ils rentrèrent.
    À l'insu de Mère, en secret, il prit ses sujets à Molosse, ne lui en donna que mille quatre cents. Mère l'apprit, et d'y penser fut la raison de son déclin rapide.
    Le Jalair Jebke se sauva alors et s'enfuit dans la Bargouzine.

    245. Par la suite, les peuples aux neuf langues s'apprêtèrent à tenir assemblée chez Très Céleste, dont beaucoup venant de l'attache à chevaux de l'Empereur Cinggis. Lors de ce rassemblement, des sujets de Ferrement le Benjamin se rendirent chez Très Céleste.
    Le seigneur Benjamin dépêcha son messager appelé Le Borgne pour quérir ses sujets partis. Très Céleste dit au messager Le Borgne :
    ' Je vous suis fort redevable à Benjamin et à toi ! '
    Et sur ce, il frappa le messager Le Borgne et le fît s'en retourner à pied, le réduisant à porter sa selle sur son dos. Voyant son messager Le Borgne frappé et renvoyé à pied, Benjamin, le lendemain, se rendit en personne chez Très Céleste : ' Alors que j'avais envoyé mon messager Le Borgne, tu l'as frappé et renvoyé à pied. À présent, je viens quérir mes sujets ! ' dit-il.
    À ces mots, les sept Sonnaillers entourèrent Benjamin de toutes parts :
    ' Était-il juste d'envoyer ton messager Le Borgne ? ' dirent-ils. Sur le point d'être saisi et battu, Benjamin prit peur et dit :
    ' J'ai eu tort d'envoyer un messager... '
    Les sept Sonnaillers dirent alors :
    ' Si tu as eu tort, agenouille-toi et demande pardon ! '
    Et ils le forcèrent à s'agenouiller par derrière Très Céleste.
    Quant à ses sujets, on ne les lui donna point.
    Tôt le lendemain, alors que l'Empereur Cinggis, pas encore levé, était dans son lit, [Benjamin] entra en pleurs.
    À genoux, il lui dit :
    ' Des sujets aux neuf langues se sont réunis chez Très Céleste. J'ai envoyé un messager appelé Le Borgne demander mes sujets à Très Céleste. Ils ont frappé mon messager Le Borgne et l'ont renvoyé à pied, le réduisant à porter sa selle sur le dos. Quand je suis allé les quérir moi-même, les sept Sonnaillers m'ont entouré de toutes parts. Ils m'ont forcé à demander pardon et m'ont fait m'agenouiller par derrière Très Céleste ', dit-il en pleurs.
    L'Empereur Cinggis n'avait pas encore soufflé mot que Dame Bleutée se dressa dans le lit et s'assit, couvrant ses seins avec le bord de la couverture. À la vue de Benjamin en larmes, elle éclata en sanglots et dit :
    ' Mais qu'ont donc ces Sonnaillers ! Hier, ils se jetaient tous ensemble sur Molosse et le rouaient de coups. Aujourd'hui, pourquoi donc forcent-ils Benjamin que voici à s'agenouiller par derrière eux ? Quelles sont ces façons ? Alors même que tu es encore en vie, ils en veulent à tes frères cadets pareils à des cyprès et à des pins.
    Vraiment, à l'avenir,
    Quand tombera ton corps
    Pareil à un grand arbre,
    Qui laisseront-ils gouverner
    Ta nation pareille aux brins d'une corde ?
    Quand s'écroulera ton corps
    Pareil à un pilier,
    Qui laisseront-ils gouverner
    Ton peuple pareil à une volée d'oiseaux ?
    Comment des individus qui s'en prennent ainsi à tes frères cadets pareils à des cyprès et à des pins, permettraient-ils que mes trois ou quatre petits vilains, le temps qu'ils grandissent, gouvernent ? Mais qu'ont-ils donc, ces Sonnaillers !
    Comment peux-tu rester à regarder alors que tes frères cadets se font traiter de la sorte par eux ? ' dit Dame Bleutée, et elle fondit en larmes.
    A ces mots de Dame Bleutée, l'Empereur Cinggis dit à Benjamin :
    Très Céleste devrait arriver sous peu. À toi de décider de la façon d'agir d'après tes possibilités ! '
    Benjamin se leva alors, essuya ses larmes et sortit. Il tint prêts trois lutteurs et se posta.
    Bientôt, Père Tavelé arriva avec ses sept fils, et tous les sept entrèrent. Comme Très Céleste prenait place du côté ouest de la jarre de koumys, Benjamin saisit Très Céleste au collet :
    ' Hier, tu m'as forcé à demander pardon. Eh bien, éprouvons nos forces ! ' dit-il.
    Et, le tenant par le col, il le traîna vers la porte. Très Céleste lui fit face, l'attrapa au col et lutta avec lui.
    Pendant la lutte, le chapeau de Très Céleste tomba contre la bordure nord du foyer. Père Tavelé prit le chapeau, le flaira et le posa contre sa poitrine.
    L'Empereur Cinggis dit :
    ' Allez dehors mesurer vos forces à la lutte ! ' Tandis que Benjamin traînait Très Céleste dehors, les trois athlètes disposés au préalable près du seuil se dressèrent devant Très Céleste. Se saisissant de lui, ils le traînèrent, lui cassèrent le dos, puis l'abandonnèrent à l'extrémité des chariots, du côté est. Benjamin rentra et dit :
    Très Céleste m'avait forcé à demander pardon. J'ai beau lui dire : 'Éprouvons nos forces', il n'y consent pas et, par feinte, reste couché. Voilà bien un compagnon de fortune ! ' dit-il. Alors, Père Tavelé comprit et fondit en larmes. Puis il dit :
    ' J'ai été un compagnon
    Depuis le temps où la Terre brune
    Était pareille à une motte,
    Depuis le temps où mers et rivières
    Étaient pareils à des ruisseaux ! '
    Et tandis qu'il parlait, ses six fils Sonnaillers, barrant la porte, se dressèrent autour du foyer. Comme ils retroussaient leurs manches, l'Empereur Cinggis, saisi de crainte et serré de près par eux, dit :
    ' Faites place, je veux sortir ! '
    Au moment où il sortait, les porte-carquois et les gardes de jour qui étaient à proximité se tinrent autour de lui.
    Voyant qu'on avait jeté Très Céleste à l'extrémité des chariots après lui avoir cassé le dos, l'Empereur Cinggis fit apporter de l'arrière [du campement] une tente grossière et la fit poser au dessus de Très Céleste.
    ' Attelez ! dit-il. Nous levons le camp ! '
    Et ils levèrent le camp.

    246. Alors qu'on avait rabattu le feutre de l'ouverture supérieure et barré la porte de la tente où on avait déposé Très [-Céleste] et qu'on la faisait garder par des soldats, à la troisième nuit, comme le jour jaunissait, l'ouverture à fumée de la tente s'ouvrit : un corps et tout le reste en sortit. Quand on regarda attentivement, il fut constaté que, bien certainement, c'était celui de Très [-Céleste].
    L'Empereur Cinggis déclara :
    ' Parce que Très Céleste a porté la main sur mes frères cadets et qu'il a répandu des calomnies sans fondement à leur sujet, il a déplu au Ciel. Il s'en est allé [à présent] en emportant sa vie, son corps et tout le reste. '
    L'Empereur Cinggis invectiva Père Tavelé :
    ' Tu n'as pas refréné la conduite de tes fils, et vous en êtes arrivés, vous autres, à penser rivaliser [avec moi] : c'est vous mêmes qui avez attenté à la tête de Très Céleste ! Si j'avais eu conscience d'une telle conduite de votre part, vous auriez reçu le même traitement que Jamuqa, Or, Bélier et les autres ! ' dit-il.
    Quand il eut fini d'invectiver Père Tavelé, il déclara :
    ' Si l'on défait le soir
    Ce qu'on a dit le matin,
    Et si l'on défait le matin
    Ce qu'on a dit le soir,
    Certaine sera la honte, dit-on. Or, ma parole a été autrefois donnée. Restons-en là ! ' dit-il en le traitant avec faveur, et sa colère tomba.
    ' S'ils avaient refréné leur arrogance, qui donc aurait égalé les descendants de Père Tavelé ? ' dit-il.
    Une fois qu'il eut supprimé Très Céleste, les Sonnaillers perdirent leur superbe.

     

    CHAPITRE XI

    247. Par la suite, l'année du Mouton [1211], l'Empereur Cinggis partit en campagne contre la Chine du Nord. Il prit Fu-chou, franchit le col du Renard et prit Hsüän-te-fu. Il envoya en avant-garde Flèche et Busard le Preux. En arrivant au Goulet, comme le col du Goulet était bien fortifié, Flèche dit :
    ' Nous allons les provoquer, les forcer à bouger et nous les attirerons jusqu'ici : alors, nous les mettrons à l'épreuve ! '
    Et il fit demi-tour. Les voyant repartir, les troupes chinoises se dirent : ' Poursuivons-les ! ', et elles s'élancèrent à leur poursuite [en si grand nombre] qu'elles couvraient monts et vallées. En arrivant à l'éperon de Hsüän-te-fu, Flèche fit volte-face et, s'élançant au galop, fondit sur l'ennemi qui arrivait en rangs étirés.
    L'Empereur Cinggis, avec le gros de l'armée, attaqua dans son Sillage. Repoussant les Chinois, ils écrasèrent l'orgueilleuse armée fédérée des Qara Kitaï et des Djourtchètes, en massacrant tant qu'ils jonchaient le sol comme du bois mort.
    Flèche prit la porte de Goulet, s'empara des cols et les franchit. L'Empereur Cinggis établit son camp aux Terrasses Jaunes. Il assiégea la Capitale du Centre et envoya des troupes faire le siège de diverses villes et cités.
    Il envoya Flèche assiéger Tung-ch'ang. Arrivé à la cité de Tung-ch'ang, il tenta en vain de la prendre par un siège. Il se retira alors et, rendu à six jours de là, il fit demi-tour pour la prendre par surprise. Cheminant toute la nuit avec un cheval de main, il arriva quand [l'ennemi] n'était pas sur ses gardes et prit la ville de Tung-ch'ang.

    248. Après avoir enlevé Tung-ch'ang, Flèche repartit et vint rejoindre l'Empereur Cinggis.
    Durant le siège de la Capitale du Centre, un haut dignitaire du Roi d'Or, le Premier ministre Wan-yen, lui suggéra :
    ' L'heure fixée par le Ciel et la Terre, l'heure de passer à d'autres le trône, est-elle arrivée ? Les Mongols, venus en force, ont écrasé l'armée fédérée des Qara Kitaï et des Djourtchètes, nos orgueilleuses troupes d'élite ; ils les ont massa crées jusqu'au dernier. Ils ont même enlevé le Goulet, sur lequel nous comptions.
    À présent, si nous organisons à nouveau des troupes et que, lancées à l'attaque, elles sont une nouvelle fois vaincues par les Mongols, elles se disperseront certainement dans leurs villes respectives. En outre, si elles n'acceptaient pas de se laisser rassembler, elles pourraient se tourner contre nous et ne pas lier compagnie.
    Si le Roi d'Or y consent, offrons, pour l'heure, notre ralliement au souverain des Mongols et négocions la paix avec lui. S'ils acceptent la paix, les Mongols se retireront : une fois qu'ils se seront retirés, alors nous négocierons à nouveau la paix, avec d'autres pensées. On dit que les hommes et les hongres des Mongols supportent mal le pays, qu'ils souffrent de la chaleur. Donnons une princesse à leur souverain et portons aux soldats quantité d'or, d'argent, de soieries et autres richesses. Comment savoir s'ils accepteront ou non une paix avec nous ? ' proposa-t-il.
    Le Roi d'Or approuva les paroles du Premier ministre Wan-yen.
    ' Eh bien, qu'il en soit ainsi ! ' dit-il
    Et, se ralliant, il envoya à l'Empereur Cinggis une princesse appelée Güngjü. Depuis la Capitale du Centre, il envoya aux soldats autant d'or et d'argent, de soieries et de richesses que leur force leur permettait d'en porter. Il dépêcha le Premier ministre Wan-yen à l'Empereur Cinggis.
    Lorsqu'il vint offrir leur ralliement, l'Empereur Cinggis accepta leur paix et se retira après avoir renvoyé les troupes qui étaient campées en train d'assiéger plusieurs villes. Le Premier ministre Wan-yen raccompagna l'Empereur Cinggis jus qu'aux éperons de Fu-chou et de Mo-chou. Nos soldats chargèrent les soieries et autres richesses, autant qu'ils pouvaient en porter, attachant leur chargement avec de la soie brute.

    249. Poursuivant sa campagne militaire, [l'Empereur Cinggis] se rendit chez les gens du pays tangoute. Il s'y dirigea et, quand il fut arrivé, Divin, des Tangoutes, amena [sa] fille appelée Infante à l'Empereur Cinggis. Il lui offrit son ralliement en disant :
    ' Je serai ton aile droite et je mettrai ma force à ton service ! '
    Le Roi Divin ajouta :
    ' En entendant le glorieux nom de l'Empereur Cinggis, j'étais empli de crainte. À présent, tandis que ta personne majestueuse parvenait jusqu'ici, j'étais empli de crainte devant ta majesté. Emplis de crainte, nous autres Tangoutes avons déclaré que nous serons ton aile droite et mettrons notre force à ton service.
    Quant à mettre notre force à ton service,
    [Sache que] nous avons des camps permanents,
    Nous avons des cités de terre battue ;
    Quant à agir en compagnons,
    [Sache qu'] à l'heure de partir en expédition rapide,
    À l'heure de combattre en d'âpres combats,
    D'expéditions rapides nous sommes incapables,
    D'âpres combats nous sommes incapables !
    Mais si l'Empereur Cinggis y consent,
    Nous lui enverrons force chameaux
    Élevés à l'abri des agrostides,
    Et comme impôt les donnerons ;
    Nous tisserons du drap de laine,
    Et comme richesses le donnerons ;
    Dressant des faucons à voler, nous les rassemblerons,
    Et les meilleurs d'entre eux lui ferons parvenir ! '
    Ainsi le pria-t-il.
    Fidèle à sa parole, il collecta des chameaux parmi son peuple tangoute, et il en donna tant qu'ils ne parvenaient pas à les chasser devant eux.

    250. Au cours de cette campagne, l'Empereur Cinggis avait forcé l'Empereur d'Or de Chine à se rallier et avait pris quantité de richesses. Il avait forcé Divin des Tangoutes à se rallier et avait pris quantité de chameaux.
    Une fois le Roi d'Or de Chine, nommé Vénérable, forcé à se rallier, et Divin Victorieux des Tangoutes forcé à se rallier, lors de cette campagne de l'année du Mouton [1211], il prit le chemin du retour et établit son campement dans la steppe de la Croupe.

    251. Par la suite encore, comme Jubqan et les nombreux autres émissaires que [Cinggis] avait envoyés à Chao le Mandarin pour qu'il se rallie avaient été arrêtés par Vénérable, Empereur d'Or de Chine, l'Empereur Cinggis partit une nouvelle fois en guerre contre la Chine [du Nord] en l'année du Chien [1214].
    ' Comment, après s'être bel et bien rallié, ose-t-il arrêter les messagers envoyés à Chao le Mandarin ? ' dit l'Empereur Cinggis, et il partit en campagne.
    Il prit la direction de la passe de T'ung-kuan et fit aller Flèche par le Goulet.
    Apprenant que l'Empereur Cinggis arrivait par la passe de T'ung-kuan, le Roi d'Or donna le commandement de l'armée à Ile, Qada et Höbögetür ; il renforça les troupes et plaça en avant-garde les Manteaux Rouges.
    ' Luttez pour la passe de T'ung-kuan, dit-il, ne [les] laissez pas franchir le col ! '
    Et il dépêcha en hâte Ile, Qada et Höbögetür avec l'armée. Au moment où [l'Empereur Cinggis] parvenait à la passe de T'ung-kuan, les troupes chinoises arrivèrent, prêtes à se battre pour leur sol.
    L'Empereur Cinggis livra bataille contre Ile, Qada et Höbögetür et repoussa Ile et Qada. Miroir et Daguet le Gendre arrivèrent et attaquèrent par le travers, contraignant les Manteaux Rouges à reculer. Une fois Ile et Qada repoussés, ils écrasèrent les Chinois et les massacrèrent tant et si bien qu'ils jonchaient le sol comme du bois mort.
    Quand il sut que ses troupes chinoises avaient été complète ment massacrées, le Roi d'Or s'enfuit de la Capitale du Centre et entra dans la Capitale du Sud. Les soldats qui restèrent, mourant de faim, [s'entre tuèrent] et mangèrent de la chair humaine.
    Comme Miroir et Daguet le Gendre avaient bien accompli [leur tâche], l'Empereur Cinggis leur témoigna grandement sa faveur.

    252. Après avoir fait halte à Ho-hsi-wu, l'Empereur Cinggis établit son camp dans la steppe Jaune de la Capitale du Centre. Flèche brisa la porte du Goulet et, repoussant les troupes qui tenaient le Goulet, vint se joindre à l'Empereur Cinggis. Quand il quitta la Capitale du Centre, le Roi d'Or y nomma comme régent Qada, puis partit. Au moment de faire dénombrer l'or et l'argent, les biens et les soieries de la Capitale du Centre, l'Empereur Cinggis envoya l'échanson Modéré, Arqai le Molosse et Siki Quduqu.
    Comme ils approchaient tous trois, Qada prit dans les mains des rouleaux de soie brochée d'or pour les accueillir, puis, sortant de la Capitale du Centre, il vint à leur rencontre. Siki Quduqu déclara à Qada :
    ' Auparavant, ces biens de la Capitale du Centre, comme la ville elle-même, appartenaient Roi d'Or. À présent, la Capitale du Centre appartient à l'Empereur Cinggis. Comment oses-tu, en son absence, voler les biens et les soieries de l'Empereur Cinggis et les donner ? Je ne les prendrai pas ! ' dit-il.
    Et Siki Quduqu ne les accepta pas.
    L'échanson Modéré et Arqai, eux, les acceptèrent. Puis tous trois s'en revinrent après avoir dénombré les richesses de la Capitale du Centre.
    L'Empereur Cinggis demanda alors à Modéré, Arqai et [Siki-] Quduqu ce que leur avait donné Qada. Siki Quduqu répondit :
    ' Il a apporté des rouleaux de soie brochée d'or et nous les a données. Je lui ai déclaré : 'Auparavant, cette Capitale du Centre appartenait au Roi d'Or. Elle appartient désormais à l'Empereur Cinggis. Comment toi, Qada, oses-tu voler, en son absence, les soieries de l'Empereur Cinggis et les donner ?', et je ne les ai pas acceptées. Modéré et Arqai, eux, ont pris ce qu'il leur donnait ', dit-il.
    Alors, l'Empereur Cinggis admonesta sévèrement Arqai et Modéré. Il accorda de grandes faveurs à Siki Quduqu en lui disant :
    ' Tu as pris en considération la grande règle. Ne seras-tu pas, désormais,
    Mes yeux pour voir
    Mes oreilles pour entendre ! ' décréta-t-il.

    253. Après être rentré dans la Capitale du Sud, le Roi d'Or se rallia de lui-même et rendit hommage à l'Empereur Cinggis. Il lui envoya son fils, appelé Ciel, avec cent compagnons, pour qu'ils soient ses gardes de jour.
    Quand il eut obtenu son ralliement, l'Empereur Cinggis décida de se retirer. Il s'en retourna par le Goulet et envoya Molosse avec les troupes de l'aile gauche longer la côte, lui disant :
    ' Établis ton camp devant la Capitale du Nord. Une fois que tu auras forcé à se rallier la Capitale du Nord, va plus loin en passant par [le territoire] du Djourtchète Fuqanu. Si Fuqanu songe à opposer résistance, enfonce ses rangs ! S'il se rallie, poursuis ton chemin par leurs villes frontalières et longe les rivières Sungari et Nonni. Puis, franchis en amont la rivière T'ao-er et viens me rejoindre au grand camp de l'arrière ', dit-il, et il l'envoya.
    En même temps que Molosse, il envoya, d'entre ses seigneurs, Le Djourtchète, Preneur et Tache le Chambellan. Molosse soumit la Capitale du Nord, obtint le ralliement du Djourtchète Fuqanu, et soumit les villes qui se trouvaient sur son chemin. Molosse arriva en amont de la T'ao-er et fit halte au grand camp de l'arrière.

    254. Par la suite, ses cent émissaires menés par Bouc ayant été retenus et tués par les Sartes, l'Empereur Cinggis déclara :
    ' Comment accepterais-je que ma longe d'or soit coupée par les Sartes ! Je partirai en guerre contre les Sartes réclamer vengeance et exiger réparation pour Bouc et mes cent autres envoyés ', dit-il.
    Comme il se mettait en route, la Reine Nonaine lui suggéra :
    ' L'Empereur songe
    À franchir de hauts cols,
    Traverser de larges rivières,
    Entreprendre une longue campagne,
    Mettre en bon ordre ses nombreuses nations.
    Or, les créatures qui sont nées
    Ne connaissent point d'éternité.
    Quand tombera ton corps
    Pareil à un grand arbre,
    À qui laisseras-tu ton peuple
    Pareil aux brins d'une corde ?
    Quand s'écroulera ton corps
    Pareil à un pilier,
    À qui laisseras-tu ton peuple
    Pareil à une volée d'oiseaux ?
    Lequel des quatre fils et braves qui te sont nés désigneras-tu ? J'en suis venue à te faire part du sentiment qui est le nôtre, à nous, tes fils, tes cadets, ton simple peuple nombreux et à nous-mêmes, tes mauvaises [épouses], quand nous y pensons ! Puisse [ton] ordre en décider ! '
    Quand elle l'eut ainsi prié, l'Empereur Cinggis déclara :
    ' Les paroles de Nonaine, toute reine qu'elle est, sont des plus justes. Aucun d'entre vous, mes cadets, mes fils, vous, Bo'orcu, Esclave et les autres, ne m'avez ainsi avisé.
    Moi, j'en étais oublieux,
    Comme si je ne devais pas suivre mes prédécesseurs,
    Je m'étais endormi,
    Comme si je ne devais pas être touché par la mort ! ' dit-il.
    Puis il demanda :
    ' L'aîné de mes fils est L'Hôte. Qu'as-tu à en dire, toi ? Parle ! '
    Avant même que L'Hôte ait proféré un son, Blanchet dit :
    ' En demandant à L'Hôte son avis, parles-tu de le désigner ? Comment nous laisserions-nous diriger par cette semence de Bon Viseur ! '
    À ces mots, L'Hôte se leva et, saisissant Blanchet au collet, dit :
    ' Je n'ai pas été traité différemment par [notre] père le Roi. Comment oses-tu, toi, me discriminer ? En quelle capacité es-tu donc supérieur ? Tu n'es supérieur, certes, que par ta sévérité ! Qu'on me coupe le pouce si je suis surpassé par toi au tir à l'arc ! Que je ne me relève pas de l'endroit de ma chute si je suis vaincu par toi à la lutte ! Puisse l'ordre de [notre] père le Roi en décider ', dit-il.
    Mais, tandis que L'Hôte et Blanchet, debout, se tenaient l'un l'autre au collet, Bo'orcu tirant L'Hôte par le bras et Esclave tirant Blanchet par le bras, l'Empereur Cinggis demeurait assis et écoutait sans mot dire. Alors Bleu l'Ardent, debout du côté est, dit :
    ' Pourquoi une telle précipitation, Blanchet ? Parmi ses enfants, c'est de toi que ton père le Roi attendait [beaucoup].
    Avant votre naissance,
    Le Ciel étoile était en révolution,
    Les peuples nombreux étaient en conflit :
    Jamais couchés dans leur lit,
    Ils se faisaient captifs les uns les autres.
    La Terre fertile était bouleversée,
    Tous les peuples étaient en conflit :
    Jamais en repos sous leur couverture,
    Ils s'attaquaient les uns les autres.
    En de pareils temps, [ta mère]
    Ne l'avait pas souhaité, certes pas :
    C'est advenu en un temps où l'on s'affrontait.
    Elle ne s'était pas enfuie, certes pas :
    C'est advenu en un temps où l'on se battait.
    Elle n'était pas amoureuse, certes pas :
    C'est advenu en un temps où l'on s'entre tuait.
    Tu parles au risque de durcir les tendres sentiments
    De ta mère, la Reine vénérable,
    Au risque d'aigrir son cœur de lait !
    [Jaillis] d'un coup de sa tiédeur,
    N'êtes vous pas nés d'un même ventre ?
    [Sortis] d'un coup de sa chaleur,
    N'êtes vous pas issus des mêmes bourses ?
    Si tu chagrines ta mère
    Du cœur de qui tu es né,
    Ses sentiments se refroidiront
    Et tu ne pourras l'apaiser !
    Si tu blesses ta mère
    Du sein de qui tu es né,
    Tu ne pourras fondre ses griefs !
    Lorsque votre père le Roi
    Édifiait la nation entière,
    Attachant à la selle sa tête noire,
    Emplissant de grands sacs de son sang noir,
    Sans ciller de ses yeux noirs,
    Sans poser sur le coussin le plat de son oreille,
    Faisant un coussin de sa manche,
    Étalant le pan de sa robe,
    Étanchant sa soif avec sa salive
    Soupant des débris logés entre ses dents,
    Tant s'efforçant et s'acharnant
    Que la sueur de son front rejoignait ses pieds,
    Que la sueur de ses pieds atteignait son front,
    En ce temps-là, votre mère peinait avec lui.
    Tandis qu'elle vous élevait,
    Attachant bien nouée sa coiffure d'épouse,
    Retroussant dans sa ceinture les pans de sa robe,
    Attachant solidement sa coiffure d'épouse,
    Retroussant court sa robe dans sa ceinture,
    Au moment d'avaler sa part,
    Elle vous en donnait la moitié,
    La gorge serrée [de compassion],
    Elle vous donnait le tout
    Et restait le ventre vide.
    Soucieuse de vous tirer par la clavicule
    Et de faire de vous des hommes,
    De vous tirer par le cou
    Et de faire de vous des adultes,
    Elle vous a torchés des pieds à la tête,
    Elle a redressé vos talons,
    Elle vous a fait parvenir
    À la clavicule d'un homme,
    À la croupe d'un hongre !
    À présent encore,
    N'a t elle pas pour pensée
    De voir votre bonheur ?
    Notre Reine Bleutée a des pensées
    Claires comme le soleil,
    Vastes comme un lac ! ' dit-il.

    255. L'Empereur Cinggis dit alors :
    ' Comment osez-vous parler ainsi de L'Hôte ? L'Hôte n'est-il pas l'aîné de mes fils ? À l'avenir, ne parlez pas ainsi de lui ! ' ordonna-t-il.
    Grimaçant un sourire, Blanchet dit :
    ' Je ne répondrai rien quant aux [allégations de] force et de vertu virile de L'Hôte, car
    Ce qu'on tue avec la bouche,
    Charger l'on ne peut,
    Ce qu'on occit avec des mots,
    Écorcher l'on ne peut.
    L'Hôte et moi sommes les aînés des fils. Pour [notre] père le Roi, nous agirons ensemble et nous mettrons notre force à son service. Nous pourfendrons de tout leur long nos pleutres, nous taillerons en pièces les talons de nos traînards.
    Mais Généreux, lui, est un calme. Désignons donc Généreux. Il serait bon que Généreux reste auprès de notre père le Roi, et qu'on le dresse au port de la coiffure suprême ', dit-il.
    À ces mots, l'Empereur Cinggis dit :
    ' Qu'en dis-tu, L'Hôte ? Parle ! '
    L'Hôte déclara :
    Blanchet l'a dit. Nous nous lierons, Blanchet et moi, et nous lui offrirons notre force. Désignons Généreux ! ' dit-il.
    L'Empereur Cinggis dit :
    ' Pourquoi aller jusqu'à vous unir ? La Terre mère est vaste, les rivières et les cours d'eau sont nombreux. J'étendrai les territoires susceptibles d'être séparés et je vous séparerai, vous plaçant à la tête des peuples étrangers, dit-il. Vous, L'Hôte et Blanchet, soyez l'un et l'autre fidèles à votre parole !
    Ne donnez pas à vos gens raison de vous moquer,
    Ne donnez pas à vos hommes raison de vous railler !
    Jadis, Or et Bélier avaient proclamé haut et fort semblables promesses, mais parce qu'ils n'y furent pas fidèles, qu'est-il advenu d'eux ? Qu'a t on fait d'eux ? En même temps que je vous séparerai, je détacherai auprès de vous des descendants d'Or et de Bélier. Avec eux sous les yeux, comment pourriez-vous négliger [votre promesse] ? dit-il. Généreux, qu'en dis-tu, toi ? Parle ! '
    Généreux déclara :
    ' L'Empereur me témoigne sa faveur et, quand il m'est dit de parler, que puis-je dire ? Comment oserais-je dire que je ne pourrai pas ? Je m'efforcerai du mieux que je peux ! A l'avenir, si jamais parmi mes descendants il en naissait [de tels]
    Que, même enveloppés de laîche,
    Un bœuf n'en mangerait,
    Que, même enveloppés de graisse,
    Un chien n'en mangerait,
    prenez garde de 'rater l'élan en passant outre, pour suivre le rat' ! Voici tout ce que j'ai à dire. Que pourrais-je ajouter ? '
    À ces mots, l'Empereur Cinggis décréta :
    ' Si Généreux parle en ces termes, c'est bon. Et toi, Miroir, qu'en dis-tu ? Parle ! ' dit-il.
    Miroir déclara :
    ' Moi, je resterai auprès de mon aîné désigné par mon père l'Empereur,
    Je lui rappellerai ce qu'il aura oublié,
    Je le réveillerai s'il s'est endormi,
    Je serai le compagnon du 'oui',
    Je serai le fouet de son cheval bai,
    Je répondrai 'oui' sans tarder,
    Je ne laisserai pas de vide dans le rang,
    Je partirai pour lui en campagnes lointaines,
    Je me battrai pour lui dans les brèves batailles ! ' dit-il.
    L'Empereur Cinggis consentit et ordonna :
    ' Lignée de Molosse, faites gouverner l'un des vôtres ! Lignée du Preneur, faites gouverner l'un des vôtres ! Lignée de Benjamin, faites gouverner l'un des vôtres ! Lignée de Faste, faites gouverner l'un des vôtres !
    Si, dans le même esprit, vous laissez l'un [des miens] gouverner ma lignée, et que, n'agissant pas différemment, vous ne défaites pas mon commandement, vous ne commettrez ni erreur ni faute. Quand bien même les descendants de Généreux naîtraient [tels]
    Que, même enveloppés de laîche,
    Un bœuf n'en mangerait,
    Que, même enveloppés de graisse,
    Un chien n'en mangerait,
    ne s'en trouverait-il pas un de bien qui naîtrait parmi mes descendants ? ' dit-il.

    256. Au moment de partir en campagne, l'Empereur Cinggis envoya des messagers à Divin des Tangoutes :
    ' Tu avais dit que tu serais mon aile droite. Ma longe d'or a été coupée par les Sartes : je suis parti en guerre pour en demander compte. Sois mon aile droite et mets-toi en campagne ! ' dit-il.
    Quand il les eut envoyés, avant même que Divin n'ait proféré une seule parole, Asa l'Accompli déclara :
    ' Si ses forces n'y suffisent pas, pourquoi donc est-il devenu roi ? ' dit-il.
    Et il les renvoya avec des paroles arrogantes, sans fournir de renforts. L'Empereur Cinggis dit alors :
    ' Comment se laisser traiter de la sorte par Asa l'Accompli ? Un bon moyen ne serait-il pas de dévier notre route et de nous diriger contre eux : quelle difficulté cela présenterait-il ? Mais certes, à présent que nous marchons contre d'autres gens, il faut en rester là ! Si, avec la protection du Ciel éternel, je reviens en tendant fermement mes rênes d'or, que cette affaire se règle alors à coup sûr ! '

    257. L'année du Lièvre [1219], au moment de partir en guerre contre les Sartes et de franchir le col Rougeoyant, l'Empereur Cinggis emmena en campagne avec lui, d'entre ses épouses, la Reine Hémione ; avant de partir, il confia au seigneur Benjamin, d'entre ses frères, le grand camp de l'arrière. Il envoya Flèche en avant-garde. Sur les talons de Flèche, il envoya Subtil et, sur les talons de Subtil, il envoya Petit Chaudron. En les envoyant tous trois, il leur dit :
    ' Passez par l'extérieur [du Khorezm] : quand vous serez par venus de l'autre côté [des territoires] du Sultan, laissez-nous le temps d'arriver, puis prenez les en tenaille. '
    Et il les envoya.
    Flèche partit et, passant par les cités du Roi Malik, il les contourna sans y toucher. Dans son sillage, Subtil fit de même et passa à côté sans les toucher. Mais, derrière lui, Petit Chaudron attaqua les villes frontières du Roi Malik et asservit leurs paysans.
    Ses villes attaquées, le Roi Malik se rebella. Il se mit en route et se joignit au Sultan Djalâl ad Dîn. Le Sultan Djalâl ad Dîn et le Roi Malik partirent en guerre contre l'Empereur Cinggis. Siki Quduqu était allé en avant-garde devant l'Empereur Cinggis. Le Sultan Djalâl ad Dîn et le Roi Malik croisèrent le fer avec Siki Quduqu et le défirent. Accentuant leur pression, ils s'approchaient de l'Empereur
    Cinggis lorsque Flèche, Subtil et Petit Chaudron tombèrent sur les arrières du Sultan Djalâl ad Dîn et du Roi Malik, les écrasèrent et les massacrèrent. Après quoi, sans les laisser rejoindre Boukhara, Samarkand et Otrar, il les pressèrent et les chassèrent devant eux jusqu'à l'Indus. Forcés d'avancer, les Sartes se précipitaient dans le fleuve et nombre d'entre eux périrent alors dans l'Indus. Le Sultan Djalâl ad Dîn et le Roi Malik sauvèrent tous deux leur vie et s'enfuirent en remontant l'Indus.
    L'Empereur Cinggis se dirigea en amont du fleuve et soumit le Badakhchan. Poursuivant plus avant, il arriva aux ruisseaux de la Mère et de la Jument et installa son camp dans la steppe de Parwân. Il envoya Enfantelet, des Jalair, à la pour suite du Sultan Djalâl ad Dîn et du Roi Malik.
    À Flèche et à Subtil, il témoigna de grandes faveurs :
    Flèche, dit-il, tu t'appelais jadis Le Six : venu de chez les Princes, tu es devenu Flèche.
    Quant à Petit Chaudron, il a attaqué de son propre chef les villes frontières du Roi Malik, et il est cause de la rébellion du Roi Malik. Qu'on le châtie et qu'on le mette à mort ! ' conclut-il.
    Pourtant, il ne le fit pas mettre à mort, mais il le tança très sévèrement et le déchut de son commandement dans l'armée.

    258. De retour dans la steppe de Parwân, l'Empereur Cinggis envoya ses trois fils L'Hôte, Blanchet et Généreux, avec l'aile droite de l'armée, en leur disant de franchir l'Amou-Daria et d'assiéger Ourgendj. Il envoya Miroir assiéger Hérat, Nichapour et bien d'autres villes. L'Empereur Cinggis assiégea lui-même Otrar.
    L'Hôte, Blanchet et Généreux dépêchèrent [des messagers] avec cette requête :
    ' Nos troupes sont au complet ; nous sommes parvenus à Ourgendj. Aux ordres de qui devons-nous obéir ? '
    L'Empereur Cinggis envoya avec cet ordre :
    ' Obéissez à Généreux ! '

    259. Après avoir soumis la cité d'Otrar, l'Empereur Cinggis quitta Otrar et mit le siège devant Samarkand. Puis, quittant Samarkand, il assiégea Boukhara.
    Là, il attendit Enfantelet et passa l'été dans les quartiers d'été du Sultan, sur les basses pentes du Ruisseau d'Or, et dépêcha un messager à Miroir :
    ' C'est à présent le plus chaud de l'année. Les autres troupes ont établi un campement. Toi, viens te joindre à nous ! ' dit-il en l'envoyant.
    Miroir prit les cités de Hérat et de Nichapour, détruisit la cité de Sîstân, détruisit la cité de Coqcaran, puis il repartit et, venu établir son camp, il se joignit à l'Empereur Cinggis.

    260. Après avoir soumis la cité d'Ourgendj, ses fils L'Hôte, Blanchet et Généreux se partagèrent à trois les cités et les populations, et ne réservèrent aucune part à l'Empereur Cinggis. Quand les trois fils vinrent établir leur camp, l'Empereur Cinggis admonesta ses fils L'Hôte, Blanchet et Généreux et ne leur permit pas de se présenter devant lui de trois jours. Alors, Bo'orcu, Esclave et Siki Quduqu le prièrent en ces termes :
    ' Nous avons abaissé le Sultan des Sartes qui nous contrecarraient. Nous avons pris leurs villes et leur peuple. La cité d'Ourgendj qui était à partager, les fils qui se l'ont partagée, tout cela appartient à l'Empereur Cinggis !
    Hommes et hongres se réjouissent tous et éprouvent grande aise d'avoir ainsi, avec une puissance accrue par le Ciel et la Terre, abaissé le peuple des Sartes. Pourquoi l'Empereur est-il en si grand courroux ?
    Les fils ont pris conscience de leur erreur et sont emplis de crainte. Qu'ils en tirent leçon pour l'avenir ! Mais il ne faudrait pas qu'ils en perdent leur [force de] caractère. [L'Empereur] ne consentira-t-il pas dans sa bienveillance à les laisser se présenter devant lui ? '
    A leur prière, l'Empereur Cinggis se calma et permit à [ses] trois fils, L'Hôte, Blanchet et Généreux, de se présenter devant lui. Il les admonesta, citant les paroles des anciens, puisant parmi les paroles antiques, et s'enflamma tant et si bien qu'ils manquèrent rentrer sous terre sur place et qu'ils n'arrivaient plus à essuyer la sueur de leur front.
    Alors qu'il leur donnait à entendre force réprimandes et recommandations, trois porte-carquois, le porte-carquois Bel Homme, le porte-carquois Sonneur et le porte-carquois Cormaqan, adressèrent la prière suivante à l'Empereur Cinggis :
    ' Alors que les fils, semblables à des moineaux en début de dressage, viennent seulement de s'initier aux campagnes lointaines, pourquoi les blâmer ainsi comme pour les décourager ? Il ne faudrait pas que, de crainte, ils en perdent leur détermination.
    Les peuples ennemis sont [partout] depuis le levant jusqu'au couchant. Quand tu nous lanceras, nous, tes dogues tibétains, à l'attaque des peuples ennemis, avec une puissance accrue par le Ciel et la Terre, nous te rapporterons or, argent, soieries, biens, peuples et foyers ! Et si tu demandes [contre] qui, nous te dirons : il a nom le Sultan Calife du peuple de Bagdad, ici à l'ouest. Partons en campagne contre lui ! ' le prièrent-ils.
    A ce discours, l'Empereur Cinggis revint à la raison et s'apaisa. L'Empereur Cinggis les approuva et témoigna sa faveur aux trois porte-carquois Bel Homme, Sonneur et Cormaqan :
    ' Que Bel Homme, des Chicaniers, et Sonneur, des Galeux, restent auprès de moi ', décréta-t-il.
    Et il envoya Cormaqan, des Anciens, en expédition contre le Sultan Calife et le peuple de Bagdad.

    261. Il envoya aussi en expédition Quatrain le Farouche, des Quatre, à Hérat et à Merv, ainsi qu'à la ville d'Abtu du peuple du Mazandéran, entre le peuple de l'Inde et le peuple de Bagdad.

    262. Par ailleurs, il envoya Subtil le Preux vers le nord, jusque chez ces onze tribus et peuples lointains : les Qanglï, les Qïpcaq, les Bachkirs, les Russes, les Magyars, les Alains, les Sasud, les Circassiens, le Cachemire, les Bulgares [de la Volga] et les Kerel. Il envoya Subtil le Preux en expédition, au-delà des grands fleuves Volga et Oural, aussi loin que la cité de Kiev Forteresse Interdite.

    263. La conquête du peuple des Sartes achevée, l'Empereur Cinggis ordonna aussi qu'on installe des gouverneurs dans les diverses cités. Deux Sartes originaires du Khorezm, un père et son fils nommés L'Envoyé et Mas'ûd, arrivèrent d'Ourgendj et parlèrent à l'Empereur Cinggis des règles et des principes [régissant] les cités.
    Conseillé d'administrer pareillement selon ces règles, il chargea le fils, Mas'ûd le Khorezmien, d'administrer avec nos gouverneurs les cités de Boukhara, Samarkand, Ourgendj, Khotan, Kachgar, Yarkand, Koutcha [et le] Tarim. Il prit avec lui le père, L'Envoyé, et l'emmena pour lui faire administrer la Capitale du Centre. Parmi les Sartes, il nomma L'Envoyé et Mas'ûd auprès de [nos] gouverneurs, afin de leur faire administrer les Chinois [du Nord], parce qu'ils étaient bons connaisseurs des règles et des principes des cités.

    264. [L'Empereur Cinggis] resta parti sept ans chez les Sartes. Pendant qu'il attendait là-bas le Jalair Enfantelet, ce dernier franchit l'Indus et poursuivit le Sultan Djalâl ad Dîn et le Roi Malik jusque sur le sol de l'Inde, où il perdit les traces du Sultan Djalâl ad Dîn et du Roi Malik. Après les avoir cherchés en vain jusqu'au centre de l'Inde [du Nord], il s'en revint. Il soumit les populations des confins de l'Inde et arriva avec quantité de chameaux et de chèvres.
    L'Empereur Cinggis prit alors le chemin du retour. En cours de route, il passa l'été sur l'Irtych. Enfin, la septième année, à l'automne de l'année du Coq [1225], il fit halte au campement impérial de la Forêt Noire, sur la Toula.

     

    CHAPITRE XII

    265. Après avoir passé cet hiver-là dans ses quartiers d'hiver, l'Empereur Cinggis décida de partir en guerre contre les Tangoutes et procéda à un nouveau recensement [de l'armée].
    À l'automne de l'année du Chien [1126], il partit en campagne contre les Tangoutes. D'entre ses épouses, il emmena avec lui la Reine Nonaine.
    En cours de route, par une journée d'hiver, lors d'une chasse en battue aux nombreuses hémiones de l'Arbuqa, l'Empereur Cinggis montait le Gris à tache ocre. Lorsque les hémiones passèrent tout près d'eux, le Gris à tache ocre s'emballa, l'Empereur Cinggis tomba de cheval et se blessa gravement.
    On fît halte aux Brèches. On y passa la nuit. Le lendemain, la Reine Nonaine dit :
    ' Princes et seigneurs, il vous faut délibérer : l'Empereur a passé la nuit, le corps en proie à la fièvre. '
    Tandis que les princes et les seigneurs tenaient conseil, Tache le Chambellan, des Sonnaillers, proposa :
    ' Les Tangoutes ont des cités de terre battue,
    Ils ont des camps permanents.
    Ils ne partiront pas en portant sur le dos
    Leurs cités de terre battue,
    Ils ne partiront pas en abandonnant
    Leur camps permanents.
    Retirons-nous donc, et lorsque le corps de l'Empereur n'aura plus de fièvre, nous nous remettrons en campagne ! ' dit-il
    Tous les princes et seigneurs approuvèrent ces paroles et ils prièrent l'Empereur Cinggis [d'agir ainsi]. Celui-ci déclara alors :
    ' Les Tangoutes pourraient dire que nous sommes repartis par manque de courage ! Il vaudrait mieux que nous leur envoyions des messagers et soignions le mal ici même, aux Brèches, puis que nous nous retirions [seulement] après avoir pris connaissance de leur réponse. '
    Et il fit porter par des envoyés ce message :
    ' L'an passé, Divin, tu avais déclaré : 'Nous, peuple tangoute, nous serons ton aile droite !' Mais quand, avisé de la sorte, j'ai envoyé vous quérir puisque, comme les Sartes ne se ralliaient pas à nos offres de paix, je partais en guerre, toi, Divin, tu ne fus pas fidèle à ta promesse. Tu ne donnas pas de troupes et tu m'offensas en paroles. Me dirigeant alors vers d'autres lieux, je suis parti en campagne contre les Sartes, pensant te demander raison par la suite. Protégé par le Ciel éternel, j'ai remis les Sartes dans la bonne direction et, à présent, je viens demander raison à Divin de ses paroles ! ' et il envoya.
    Divin répondit :
    ' Ce n'est pas moi qui ai prononcé des paroles offensantes ', dit-il.
    Asa l'Accompli envoya dans ces termes :
    ' Les paroles offensantes, c'est moi qui les ai prononcées. À présent, si vous voulez-vous battre, vous les Mongols entraînés au combat, j'ai, quant à moi, mon territoire dans les Alashan, j'ai des tentes de laine et je charge [mes biens] sur des chameaux. Dirigez-vous vers les Alashan et venez chez moi : là-bas, nous nous battrons ! Mais si ce sont des richesses en or et en argent, et des soieries qu'il vous faut, alors dirigez-vous vers Eriqaya et Erije'ü ! ' dit-il.
    Quand ces propos parvinrent à l'Empereur Cinggis, le corps toujours fiévreux, il dit :
    ' Qu'il en soit donc ainsi ! Comment pourrions-nous nous retirer en les laissant proférer de telles outrecuidances ! À l'heure de mourir, nous leur ferons ravaler leurs impertinences ! Ciel éternel, tu en décideras ! '
    Là-dessus, l'Empereur Cinggis prit la direction des Alashan. Une fois arrivé, il livra bataille contre Asa l'Accompli et l'écrasa, l'obligeant à se retrancher au sommet des Alashan. Il s'empara d'Asa l'Accompli et le pilla jusqu'à ce que son peuple, aux tentes de laine et aux biens chargés à dos de chameau, fût dispersé comme cendres au vent. Il ordonna : ' Massacrez les Tangoutes orgueilleux et vaillants ! Quant aux Tangoutes ordinaires, prenez en autant que les troupes pourront en saisir et en capturer ! '

    266. L'Empereur Cinggis passa l'été sur les monts Neigeux.
    Quant au peuple tangoute aux tentes de laine et aux biens chargés à dos de chameau qui avait rejoint la montagne avec Asa l'Accompli, il lui envoya ses troupes et, selon le but fixé, laissa celles-ci tout piller jusqu'à ce qu'il ne restât que miettes.
    Puis, témoignant sa faveur à Bo'orcu et à Esclave, il ordonna qu'ils prennent autant [de Tangoutes] que leur force le leur permettrait. L'Empereur Cinggis décréta aussi, au moment d'accorder des faveurs à Bo'orcu et à Esclave :
    ' Comme je ne vous ai pas donné de Chinois [du Nord], prenez et partagez à égalité entre vous deux l'armée fédérée de Chine. Laissez les meilleurs de leurs fils tenir vos faucons et vous escorter ! Élevez les meilleures de leurs filles et donnez leur à arranger les plis des robes de vos épouses ! Les fidèles et les favoris du Roi d'Or qui ont causé la perte de nos aïeux ont été ces Qara Kitaï fédérés. À présent, mes fidèles et mes favoris, ce sont vous, Bo'orcu et Esclave ! ' décréta-t-il.

    267. L'Empereur Cinggis partit des monts Neigeux et assiégea la cité d'Uraqai. Parti d'Uraqai, il était en train de détruire la cité d'Arrogante lorsque Divin vint se présenter devant l'Empereur Cinggis.
    Lors de l'entrevue, quand il se présenta avec en tête des bouddhas dorés, puis des plats d'or et d'argent, neuf de chaque, des garçons et des filles, neuf de chaque, des hongres et des chameaux, neuf de chaque, et toutes sortes de choses assorties par neuf, il le laissa se présenter devant une portière close. Quand il se présenta, l'Empereur Cinggis en eut en son for intérieur le cœur révolté et, le troisième jour, l'Empereur Cinggis ordonna que fût donné à Divin Victorieux le nom de ' Droit '. Quand Divin Victorieux le Droit arriva, l'Empereur Cinggis dit alors :
    ' Mettez-le à mort ! Que Tache le Chambellan se saisisse de lui et le mette à mort ! ' ordonna-t-il.
    Quand Tache le Chambellan lui annonça qu'il avait pris et étouffé Victorieux, l'Empereur Cinggis décréta :
    ' Au moment de venir demander raison au peuple tangoute, tandis qu'en chemin nous chassions les hémiones de l'Arbuqa, c'est Tache qui, par amour de moi, a proposé que l'on soignât mes chairs souffrantes.
    Venus à cause des paroles malveillantes d'un compagnon [félon], nous l'avons, par accroît de force du Ciel éternel, fait tomber entre nos mains et en avons tiré vengeance. Que Tache prenne la tente-palais apportée par Victorieux, avec toute la vaisselle qui s'y trouve ! ' ordonna-t-il.

    268. C'est ainsi qu'il asservit les Tangoutes, fît de Divin Victorieux leDroit ' et le fit étouffer. Quant aux mères et pères du peuple tangoute, leur ôtant toute étincelle de courage, tout spasme de vie jusqu'aux derniers de leurs descendants, il déclara :
    ' Au moment de prendre vos repas, vous raconterez qu'on vous a fait périr et exterminer jusqu'à ce qu'il n'y ait plus ni étincelle de courage ni spasme de vie ! '
    C'est parce que les Tangoutes avaient donné leur parole mais n'y avaient pas été fidèles que l'Empereur Cinggis était revenu une deuxième fois en campagne.
    Revenant d'avoir mis les Tangoutes hors de combat, l'année du Cochon [1227], l'Empereur Cinggis monta au ciel. Après qu'il y fut monté, on donna une grande partie des Tangoutes à la Reine Nonaine.

    269. L'année du Rat [1129], les princes de l'aile droite, Blanchet et Solide, les princes de l'aile gauche, Seigneur Benjamin, Yegü et Neuvet, les princes du centre, Miroir et les autres, les princesses, les gendres impériaux et les seigneurs de millier et de myriade au complet tinrent tous assemblée au bec de la Tourterelle, sur la Kerülen.
    Conformément au commandement par lequel l'Empereur Cinggis l'avait nommé, on proclama roi l'Empereur Généreux.
    L'Aîné Blanchet proclama roi son cadet l'Empereur Généreux. Les gardes de nuit, les porte-carquois et les huit mille gardes de jour qui protégeaient la vie d'or de leur père l'Empereur Cinggis, [c'est à dire] les dix mille gardes impériaux qui vivaient dans l'entourage immédiat de mon père le Roi, l'Aîné Blanchet et Miroir les attribuèrent à l'Empereur Généreux. Et, selon le même principe, il lui attribuèrent la nation du centre.

    270. Après s'être fait proclamer roi et avoir fait siens les dix mille gardes impériaux de l'intérieur [de l'enceinte impériale] et la nation du centre, l'Empereur Généreux, ayant au préalable pris conseil auprès de l'Aîné Blanchet, envoya en campagne Courtaud et Tavelure sur les arrières du porte-carquois Cormaqan. Ce dernier était parti en campagne contre le Sultan Calife du peuple de Bagdad, peuple dont l'Empereur Cinggis, son père, avait laissé [la conquête] inachevée.
    Par ailleurs, comme Subtil le Preux - envoyé auparavant en expédition jusque chez les Qanglï, les Qïpcaq, les Bachkirs, les Russes, les Alains, les Sasud, les Magyars, le Cachemire, les Circassiens, les Bulgares [de la Volga] et les Kerel et, au-delà des grands fleuves Volga et Oural, jusqu'aux cités de Meget et de Kiev Forteresse Interdite - était mis en difficulté par ces peuples, sur les traces de Subtil, il envoya en campagne Solide, Loup, Ardent, Éternel et de nombreux princes.
    ' Que Solide commande à tous ces princes partis en campagne, et qu'Ardent commande aux [troupes] venues du centre ! ' ordonna-t-il.
    Quant à ceux qui prendraient part à cette campagne, il ordonna que les princes apanagés envoient en campagne l'aîné de leurs fils ; que les princes non apanagés, les seigneurs de myriade, de millier, de centaine et de dizaine, les gens ordinaires, tous quels qu'ils soient, envoient l'aîné de leurs fils ; que les princesses et les gendres, selon le même principe, envoient l'aîné de leurs fils. Puis, après avoir donné ces ordres, il dit :
    ' Cette règle d'envoyer en campagne les aînés des fils émane de l'Aîné Blanchet. L'Aîné Blanchet m'a envoyé dire ceci : 'Sur les traces de Subtil, j'envoie en campagne Loup, l'aîné de mes fils. Si les aînés des fils partent en campagne, les troupes partiront en grand nombre. Si les troupes sont nombreuses, nous irons tête haute et au mieux de nos forces. L'ennemi, là-bas, est constitué de nombreux peuples étrangers. Les peuples, vers ces confins, sont difficiles. On dit que, dans leur courroux, ces peuples-là préfèrent mourir de leurs propres armes, et que leurs lames sont acérées', a-t-il dit.
    En raison de ces propos, grâce à la prudence de l'Aîné Blanchet, nous proclamons dans toutes les directions que nous prendrons les aînés des fils, et nous expédions en campagne Solide, Loup, Ardent, Éternel et les autres princes. '

    271. L'Empereur Généreux prit conseil auprès de l'Aîné Blanchet :
    ' J'ai occupé le trône, déjà tout prêt, de notre père l'Empereur Cinggis. Est-ce qu'on ne dira pas de moi : 'Grâce à quelle qualité virile occupe-t-il le trône ?' Aîné Blanchet ! Notre père a laissé inachevé [la campagne contre] le Roi d'Or de Chine. Si tu es d'accord, je souhaite à présent partir moi-même en guerre contre la Chine ', envoya-t-il lui dire.
    L'Aîné Blanchet l'approuva et envoya ce message :
    ' Quel mal à cela ? Nomme une personne capable au camp de l'arrière, et pars en campagne. Quant à moi, je lève des troupes d'ici et les envoie ', dit-il.
    Et [Généreux] nomma le porte-carquois Butin aux Grands Campements.

    272. L'année du Lièvre [1231], l'Empereur Généreux partit en guerre contre la Chine [du Nord]. Il envoya Flèche en avant-garde. Après avoir écrasé et massacré tant de troupes chinoises qu'elles jonchaient le sol comme du bois mort, il passa le Goulet et envoya les troupes dans toutes les directions assiéger villes et cités. L'Empereur Généreux établit son camp aux Terrasses Jaunes.
    Là-bas, l'Empereur Généreux tomba malade. Comme il était au plus mal et avait perdu l'usage de la parole, on fit procéder à des divinations par divers chamanes et devins. Ceux-ci déclarèrent alors :
    ' Du fait que leur peuple et leurs foyers sont asservis, que leurs villes et leurs cités sont ravagées, les esprits maîtres souverains de la terre et des eaux des Chinois sont en colère et exercent une action maléfique. Lorsque, procédant à l'examen des viscères, nous voulons offrir en rançon de vie peuples et foyers, or et argent, troupeaux et nourriture, [les esprits maîtres] ne lâchent pas prise et, en colère, exercent davantage encore leurs maléfices. '
    Quand ils procédèrent à un [nouvel] examen des viscères en demandant si quelqu'un de sa parenté ferait l'affaire, l'Empereur ouvrit les yeux, réclama de l'eau et but. '
    Que s'est-il passé ? ' demanda-t-il. Ainsi interrogés, les chamanes lui expliquèrent ceci :
    ' Du fait que leurs terres et leurs eaux sont dévastées, que leur peuple et leurs foyers sont asservis, les esprits maîtres souverains de la terre et des eaux des Chinois sont en colère et exercent leurs maléfices. Quand nous examinons les entrailles en disant que nous donnerons en rançon autre chose, ils gardent leurs dents plus serrées encore. Quand nous demandons si quelqu'un de la parenté ferait l'affaire, ils lâchent prise. À présent, que [votre] ordre en décide ! ' dirent-ils.
    Il demanda qui, d'entre les princes, était auprès de lui : le prince Miroir se trouvait alors à ses côtés. Celui-ci déclara :
    ' Notre père, le bienheureux Empereur Cinggis, t'a choisi, Empereur mon aîné, quoiqu'il y eût aînés au-dessus de toi et cadets en dessous, ainsi qu'il l'aurait fait d'un hongre, te pal pant ainsi qu'il l'aurait fait d'un mouton. Il a déroulé son trône sur ta personne, chargé sa nombreuse nation sur ton dos, et te les a donnés. Quant à moi, il m'a été dit : 'Sois toujours auprès de ton aîné l'Empereur, lui rappelant ce qu'il a oublié, le réveillant s'il s'est endormi !'
    Si, à présent, je te perds, Empereur mon aîné, à qui rappellerai-je ce qu'il a oublié ? Qui réveillerai-je s'il s'est endormi ? Assurément, si l'Empereur mon aîné ne devait pas guérir, la nombreuse nation mongole serait orpheline et le peuple de Chine serait fort satisfait ! Je serai, moi, [rançon] à la place de mon aîné l'Empereur !
    J'ai taillé en pièces le dos de l'omble,
    J'ai coupé en morceaux le dos de l'esturgeon.
    Ce qui était apparent, je l'ai vaincu,
    Ce qui était au dehors, je l'ai transpercé.
    Je suis, moi aussi,
    Beau de visage,
    Haut de stature !
    Chamanes, à vos sortilèges ! Proférez vos imprécations ! ' s'exclama-t-il.
    Et tandis que les chamanes prononçaient leurs malédictions, le prince Miroir but l'eau de la malédiction. Il s'assit un instant et dit :
    ' Je suis ivre... En attendant que je m'éveille de mon ivresse, que [mon] aîné l'Empereur se charge de prendre soin, jusqu'à ce qu'ils parviennent à la raison, de ses petits cadets orphelins, et de Berüde, ta petite belle sœur veuve ! J'ai dit tout ce que j'avais à dire ! Je suis ivre ! ' dit-il, puis il sortit et s'en alla.
    Telle fut la manière dont il ne guérit pas.

    273. Alors, [l'Empereur Généreux] mit le Roi d'Or hors de combat et lui donna le nom de Laquais. Il s'appropria son or et son argent, ses soieries brochées d'or, ses richesses, ses chevaux pie et ses laquais. Il plaça des éclaireurs et des avant-postes, établit des Résidents dans la Capitale du Sud, dans la Capitale du Centre et partout dans les villes. La paix rétablie, il prit le chemin du retour et installa son campement à Qara Qorum.

    274. Le porte-carquois Cormaqan avait soumis le peuple de Bagdad. Sachant qu'on disait que le sol y était bon et les biens de qualité, Généreux ordonna à Cormaqan de demeurer en avant poste dans le pays même et de lui faire parvenir tous les ans de l'or jaune, de riches tissus rehaussés de fils d'or, des brocarts, des baldaquins, des damas brochés, des perles et de la nacre, des chevaux arabes au long cou et aux jambes hautes, des chameaux et des dromadaires, des mulets et des mules de bât.
    Solide, Loup, Ardent et Éternel, ainsi que les autres princes partis nombreux en campagne sur les traces de Subtil le Preux, soumirent les Qanglï, les Qïpcaq et les Bachkirs, puis, [franchissant] la Volga et l'Oural, ils détruisirent Meget, massacrèrent les Russes et pillèrent tout jusqu'à ce qu'il ne restât que miettes. Ils soumirent les Alains, les Sasud, les Bulgares [de la Volga], les habitants de Kiev Forteresse Interdite et d'autres cités. Ils y placèrent des gouverneurs et des avant-postes puis revinrent.
    Sur les arrières du porte-carquois Le Jalair, parti auparavant en campagne contre les Djourtchètes et les Coréens, il envoya en campagne le porte-carquois Nonain, et lui ordonna d'y demeurer en avant poste.

    275. Depuis le terrain des opérations contre les Qïpcaq, Solide envoya des messagers prier Généreux en ces termes :
    ' Par la force du Ciel éternel et la bonne fortune de [mon] oncle l'Empereur, nous avons détruit la cité de Meget, soumis les Russes et remis dans la bonne direction les onze peuples étrangers.
    À l'heure de tirer sur les rênes d'or et de nous retirer, nous étions convenus de faire un festin d'adieu. Une grande tente avait été dressée et l'on s'apprêtait à festoyer lorsque, parce que je buvais le premier quelques coupes de koumys cérémoniel - j'étais un peu l'aîné de tous ces princes -, Loup et Ardent m'ont dénigré et sont partis à cheval sans prendre part au banquet. En partant, Loup a déclaré : 'Pourquoi Solide, qui est du même âge, boirait-il le premier ?
    Quand des vieilles qui portent la barbe
    Deviennent des égales,
    On devrait les pousser du talon,
    Les piétiner sous nos pieds !'
    Ardent a dit : 'Ces vieilles qui portent le carquois, toi et moi, transperçons-leur la poitrine à coups de tison, à ces vieilles-là !' Bouse Sèche, le fils de L'Âne, a dit : 'Attachons-leur des queues de bois, à celles-là !'
    Alors qu'on nous a envoyés faire la guerre aux peuples rebelles qui nous sont étrangers, au moment de parler de ce qui va ou ne va pas, voici comme j'ai été traité par Loup et Ardent ! Ensuite, ils se sont dispersés sans [mon] agrément. À présent, que l'ordre de mon oncle l'Empereur en décide ! ' le pria-t-il en dépêchant les messagers.

    276. Au message de Solide, l'Empereur fut fort courroucé. Il ne permit pas à Ardent de se présenter devant lui et dit :
    ' Cet impudent a parlé outrageusement d'un aîné, entraîné par les paroles de qui ? Que pourrisse [son] unique œuf ! Il s'est dressé en ennemi devant un aîné.
    Nous le placerons en éclaireur,
    Et nous lui ferons escalader tant de cités [
    Aux murailles] pareilles à des montagnes,
    Que les ongles de ses dix doigts
    Seront rognés jusqu'à l'os !
    Nous le placerons aux avant postes
    Et lui ferons escalader tant de cités
    Aux solides murs de terre battue,
    Que les ongles de ses cinq doigts
    En seront tout déchiquetés !
    Et toi, misérable et impudent Bouse Sèche, à l'imitation de qui profères-tu ces outrecuidances à l'égard de notre parenté ?
    J'enverrai ensemble en campagne Ardent et Bouse Sèche ! Je pourrais mettre à mort Bouse Sèche, mais vous diriez que j'ai été partial.
    Quant à Loup, dites à Solide d'envoyer un messager informer l'Aîné Blanchet. Que l'Aîné Blanchet en décide ! ' dit-il.

    277. Éternel, l'un des princes, ainsi que Le Preneur, Poulain Alezan et Nouvelle, quelques uns des seigneurs, lui suggérèrent :
    ' Le commandement de ton père l'Empereur Cinggis était que les affaires de la steppe doivent se régler dans la steppe, les affaires de la maison doivent se régler à la maison. Si l'Empereur nous le permet : l'Empereur est courroucé contre Ardent, mais ceci est une affaire de la steppe. Est-ce que ce ne serait pas mieux d'envoyer un messager en s'en remettant à Solide ? ' lui dirent-ils.
    L'Empereur consentit à cette proposition et, sa colère tom bée, il permit à Ardent de se présenter devant lui. Il l'admonesta en ces termes :
    ' On dit de toi que, lorsque tu es en campagne,
    Tu n'épargnes le cul d'aucun homme,
    Tu brises la superbe de la troupe.
    Aurais-tu conduit les Russes à se soumettre par seule crainte de ta colère ? En croyant avoir à toi seul soumis les Russes, tu as fait preuve d'orgueil et tu as agi en ennemi à l'égard d'un aîné.
    Dans les commandements de notre père l'Empereur Cinggis, n'est-il pas dit que 'le nombre fait le danger, la profondeur fait la mort' ? Tu crois avoir à toi seul tout accompli, alors que tu ne faisais qu'aller derrière l'écran de Subtil et de Büjeg, et que c'est tous ensemble, par une action conjointe, que vous avez soumis les Russes et les Qïpcaq.
    Alors que tu n'as pas même capturé un ou deux Russes ou Qïpcaq, ni rapporté en butin la peau des pattes d'un chevreau, tu fais l'arrogant ! Tu as quitté une seule fois la maison : à quel titre viens-tu vociférer comme si tu avais tout fait à toi seul ?
    Éternel, Le Preneur, Poulain Alezan et Nouvelle,
    Compagnons toujours proches,
    Pareils à la louche brassant
    La marmite bouillonnante,
    Ont permis que s'apaise
    Mon cœur qui bouillait.
    Soit ! Ils ont dit que les affaires de la steppe [relevaient de] Solide. Pour ce qui est d'Ardent et de Bouse Sèche, que Solide en décide donc ! ' dit-il, et il les lui envoya. ' Quant à Loup, que l'Aîné Blanchet en décide ! '

    . L'Empereur Généreux décréta aussi :
    ' Voici le décret qui proclame, en le renouvelant, le service de tous les gardes impériaux - gardes de nuit, porte-carquois et gardes de jour - qui servaient sous mon père l'Empereur Cinggis : que, comme ils procédaient auparavant par décret de mon père l'Empereur, ils procèdent à présent de la même façon ! ordonna-t-il.
    Que les porte-carquois et les gardes de jour, selon la règle antérieure, vaquent le jour à leurs tâches respectives et que, aux derniers feux du soleil, ils cèdent la place aux gardes de nuit et passent la nuit à l'extérieur [du périmètre impérial] ! dit-il.
    Que les gardes de nuit passent la nuit auprès de nous. Que les gardes de nuit se tiennent à la porte et autour de la tente. Que les gardes de nuit fassent des rondes à l'arrière et à l'avant du campement impérial.
    Que les gardes de nuit se saisissent de quiconque passerait après le coucher du soleil, et qu'ils le gardent toute la nuit. Qu'ils se saisissent de quiconque - hormis les gardes de nuit en service - se dirigerait vers l'intérieur et y pénétrerait après la dispersion générale, qu'ils le taillent en pièces et l'abandonnent là, crâne fendu.
    Si quelqu'un arrive de nuit porteur d'un message urgent, qu'il en réfère aux gardes de nuit et que, se tenant avec ces derniers à l'arrière de la tente, il me fasse part de son message. Que les ordonnateurs Poulain Alezan et L'Isabelle règlent, avec les gardes de nuit, les entrées et les sorties du campement impérial. L'Âne, tout digne de confiance qu'il fut, a été pris par les gardes de nuit alors qu'un soir il s'apprêtait à passer plus haut que ces derniers, dit-il, et les gardes de nuit qui ne vont pas à rencontre de ce commandement sont dignes de confiance, décréta-t-il.
    Que nul ne s'enquière du nombre des gardes de nuit. Que nul ne passe plus haut que la place des gardes de nuit. Que nul ne passe pas entre les gardes de nuit. Que les gardes de nuit se saisissent de quiconque passerait plus haut que les gardes de nuit ou passerait entre eux. Et quant à quiconque s'enquerrait de leur nombre, que les gardes de nuit confisquent le hongre sellé et harnaché qu'il monte ce jour-là, ainsi que tous les vêtements qu'il a sur lui.
    Que nul ne prenne place plus haut que les gardes de nuit. Que les gardes de nuit prennent soin des étendards, des tambours, des lances à crochet et de la vaisselle. Que les gardes de nuit se chargent des boissons, de la nourriture et des pièces de viande, décréta-t-il. Que les gardes de nuit prennent soin des tentes et chariots du campement impérial.
    Si nous même ne partons pas en guerre, que les gardes de nuit eux non plus ne partent pas en guerre loin de nous. Quand nous chassons au faucon et en battue, que les gardes de nuit placent une moitié des leurs en surveillance auprès des tentes et chariots du campement impérial, et qu'une moitié aille avec nous.
    [Lors des nomadisations,] que les préposés aux campements, pris parmi les gardes de nuit, aillent [en avant] et installent le camp impérial. Que les portiers gardes de nuit se tiennent dehors près de la porte.
    Que Duraille dirige tout le millier des gardes de nuit ! ' décréta-t-il.
    Il nomma aussi les commandants des différents services des gardes de nuit :
    ' Que Duraille et Rebelle constituent en concertation un tour de garde et que, lorsqu'ils montent la garde, ils se disposent en se plaçant séparément, l'un à l'ouest et l'autre à l'est du campement impérial.
    Qu'Amal et Canar constituent en concertation un service de garde et que, lorsqu'ils montent la garde, ils se disposent en se plaçant séparément, l'un à l'ouest et l'autre à l'est du campement impérial.
    Que Roche et Vingt l'Écu constituent en concertation un service de garde et que, lorsqu'ils montent la garde, ils se disposent en se plaçant séparément, l'un à l'ouest et l'autre à l'est du campement impérial.
    Que Yalbaq et Avaricieux constituent en concertation un service de garde et que, lorsqu'ils montent la garde, ils se disposent en se plaçant séparément, l'un à l'ouest et l'autre à l'est du campement impérial.
    En outre, que les gardes du service de Duraille et de Bulqadar, ainsi que ceux du service d'Amal et de Canar, ces deux services, installent leurs quartiers à l'est du campement impérial puis assurent leur garde.
    Que les gardes du service de Roche et de Vingt l'Écu, ainsi que ceux du service de Yalbaq et d'Avaricieux, ces deux services, installent leurs quartiers à l'ouest du campement impérial puis assurent leur garde, dit-il.
    Que Duraille commande ces quatre services de gardes de nuit !
    Par ailleurs, que les gardes de nuit se tiennent auprès de ma personne et autour du campement impérial, et qu'ils s'allongent contre la porte. Que deux des gardes de nuit entrent dans la tente et se tiennent, la main sur la grande jarre à koumys, ordonna-t-il.
    Quant aux porte-carquois, ajouta-t-il, que Neuf Empans, Bugidai, Qorqudaq et Lablaqa les constituent en quatre différents services de garde et qu'ils prennent part aux quatre services des gardes de jour en disposant leurs porte-carquois cadets de la garde impériale, afin de suspendre le carquois ! ' décréta-t-il.
    Quant aux vétérans en charge des services des gardes de jour, il les nomma parmi les descendants de ceux qui commandaient antérieurement :
    ' Que Le Preneur, qui commandait auparavant, et Poulain Alezan, organisant les gardes de jour, assurent en concertation un tour de garde.
    Que Ferreux et Jegü, organisant les gardes de jour, assurent en concertation un tour de garde.
    Que L'Ogre, une fois à la tête des réserves, organise une section de gardes de jour et assure un tour de garde. ' L'Empereur décréta aussi que L'Âne commanderait à tous les seigneurs :
    ' Obéissez aux ordres de L'Âne ! ' leur dit-il. Puis il décréta :
    ' Si un garde néglige d'assurer son service, que, selon le commandement antérieur, on le corrige par trois coups de bâton. Si le même garde manque une deuxième fois à son service, qu'on le corrige par sept coups de bâton. Si le même homme manque encore à son service une troisième fois, sans maladie ou sans raison, et sans l'agrément du vétéran en charge du tour de garde, c'est qu'il trouve difficile de servir auprès de nous : après qu'on l'aura corrigé par trente sept coups de bâtons, je le bannirai hors de ma vue !
    En outre, si les vétérans en charge des tours de garde manquent à leur service en ne vérifiant pas le nombre des gardes qui sont de service, nous châtierons les vétérans des tours de garde.
    Et aussi, que les vétérans des tours de garde fassent entendre cet ordre aux gardes une fois sur trois lors des prises de service, au moment de la relève. Tout garde qui, après avoir entendu cet ordre, manque à son service, nous le châtierons conformément à cet ordre. Si les vétérans des tours de garde ne font pas entendre cet ordre aux gardes, ils seront passibles de châtiment.
    Par ailleurs, que les vétérans des tours de garde, sous prétexte qu'ils commandent, ne maltraitent pas mes gardes enrôlés, égaux [à eux], sans mon agrément. S'ils enfreignent le règlement, qu'on nous le signale ! S'il y a raison de les mettre à mort, nous les mettrons à mort ; s'il y a lieu de les punir, nous les corrigerons. Si, sous prétexte que vous commandez, vous portez vous-mêmes la main sur eux sans me le signaler, en retour d'un coup de poing, il vous sera rendu un coup de poing, en retour d'un coup de bâton, il vous sera rendu un coup de bâton ! dit-il.
    Mes gardes, dit-il encore, ont le pas sur les seigneurs des milliers extérieurs, et les officiers d'ordonnance de mes gardes ont le pas sur les seigneurs des centaines et des dizaines extérieures. Si des seigneurs des milliers extérieurs cherchent querelle à mes gardes, je châtierai les seigneurs des milliers. ' Ainsi décréta-t-il.

    279. L'Empereur Généreux dit aussi :
    ' Nous ne voulons pas tourmenter la nation que mon père l'Empereur Cinggis a instaurée avec peine. Lui permettant de poser
    Ses pieds sur le sol
    Ses mains sur la terre,
    Nous la laisserons vivre heureuse.
    Tant que, sans tourmenter le peuple, j'occuperai le trône, déjà tout prêt, de mon père l'Empereur, que chaque année la nation donne pour nos provisions de bouche un mouton de deux ans par troupeau. Qu'elle prenne un mouton sur cent et le donne aux pauvres et aux nécessiteux parmi elle.
    En outre, lorsque aînés et cadets, troupes et gardes et les nombreux gardes et soldats se rassembleront, comment prélever à chaque fois le lait fermenté dans la population ? Qu'on prenne donc des juments dans les différents milliers de toutes les directions et qu'on les traie, puis que les trayeurs les gardent en troupeau, et qu'ensuite les préposés aux campements prennent des juments de remplacement et qu'ils gardent les poulains.
    Lorsque aînés et cadets se rassembleront, j'accorderai présents et faveurs. J'octroierai soieries, lingots d'or et d'argent, carquois et arcs, cuirasses et armes, grains, et je les ferai garder dans des entrepôts. Que partout l'on recrute des préposés aux entrepôts et des préposés aux grains, et qu'on les leur fasse garder.
    Que l'on partage entre les gens campements et points d'eau. Afin de leur indiquer leurs emplacements, il serait bon de recruter des préposés aux campements dans les divers milliers.
    Dans le désert, dit-il aussi, il n'y a rien d'autre que des bêtes sauvages. Pour les populations qui vivent sur ces vastes [étendues], Canai et L'Ouïgour, à la tête des préposés aux campements, feront creuser et enclore des puits dans le désert. Par ailleurs, quand nos émissaires galopent, nous les faisons actuellement galoper d'une population à l'autre. L'allure des émissaires est lente et cela coûte aux populations. Dorénavant, il serait bon que, réglant cela une fois pour toutes, nous recrutions partout, dans les différents milliers, des maîtres de poste et des préposés aux chevaux de relais ; que, de place en place, nous établissions des relais de poste ; et que, au lieu de faire traverser aux émissaires des populations non concernées, nous les fassions galoper d'un relais de poste à l'autre.
    Maintenant que Canal et Rebelle, qui ont conçu ces dispositions, me les soumettent, je me demande si elles sont judicieuses. Que l'Aîné Blanchet en décide. Si les dispositions dont il lui est fait part sont appropriées et qu'elles ont son approbation, il en sera selon l'Aîné Blanchet ! ' dit-il, et il envoya.
    L'Aîné Blanchet approuva toutes les dispositions au sujet des quelles on envoyait le consulter, en disant :
    ' Soit, qu'on les mette en œuvre ! '
    L'Aîné Blanchet envoya aussi dire :
    ' Je raccorderai aux vôtres à partir d'ici des relais de poste. En outre, j'enverrai aussi d'ici un messager à Solide, afin qu'il raccorde aux autres ses relais de poste. '
    Il ajouta :
    ' L'établissement de relais de poste est une proposition des plus judicieuses ', et il envoya.

    280. Alors l'Empereur Généreux dit :
    ' L'Aîné Blanchet, Solide, ainsi que tous les princes, aînés et cadets de l'aile droite, le seigneur Benjamin, Yegü ainsi que les aînés, cadets et tous les princes de l'aile gauche, les princesses et les gendres du centre, les seigneurs des myriades, des milliers, des centaines et des dizaines ont tous donné leur approbation. Tous ont approuvé ce qui suit.
    Pour les provisions de bouche de l'Empereur Océanique, ce serait peu de chose que de prélever chaque année un mouton de deux ans par troupeau. Prélever un mouton de trois ans et le donner aux pauvres et aux nécessiteux est bien. Établir des relais de poste et recruter des maîtres de poste et des préposés aux chevaux de relais [apporterait] la paix aux populations et serait chose commode pour les émissaires quand ils sont en route. '
    Après avoir soumis à l'approbation de l'Aîné Blanchet le décret de l'Empereur et qu'il l'eut approuvé, dans la nation entière, partout dans les différents milliers, on fit selon l'ordre de l'Empereur prélever chaque année comme provisions de bouche un mouton de deux ans par troupeau et un mouton de trois ans par centaine de moutons. On fit prélever des juments et on établit des gardiens de poulains. On fit recruter des préposés aux entrepôts et des préposés aux grains. On fit recruter des maîtres de poste et des préposés aux chevaux de relais.
    Au moment de mesurer les distances de place en place et d'établir les relais, on en confia l'organisation à Double Alcool et à Petit Chaudron ; à un emplacement de relais, on affecta vingt préposés aux chevaux de poste. À chaque emplacement, on affecta donc une vingtaine de préposés aux chevaux de poste.
    ' Si, décréta [l'Empereur], au regard des quantités fixées par nous, quelqu'un est cause que, de ces hongres de poste, mou tons de bouche, juments de traite, bœufs d'attelage et chariots,
    Vienne à manquer un bout de corde,
    Qu'on confisque la moitié de ses biens,
    Vienne à manquer un rayon de roue,
    Qu'on confisque la moitié de ses biens ! '

    281. L'Empereur Généreux dit :
    ' Après avoir pris place sur le trône de mon père, voici ce que j'ai accompli à la suite de mon père l'Empereur. J'ai fait campagne contre le peuple de la dynastie d'Or et je l'ai mis hors de combat.
    Ma deuxième action a été d'établir des relais de poste pour que nos émissaires galopent rapidement de l'un à l'autre d'entre nous, et aussi pour qu'on transporte nos affaires et autres nécessités.
    Une autre action a été de faire creuser des puits dans les contrées dépourvues d'eau et de satisfaire en eau et en herbe la population.
    Enfin, j'ai placé partout parmi les populations des villes éclaireurs et avant postes et j'ai permis que le peuple pose
    Ses pieds sur le sol,
    Ses mains sur la terre.
    À la suite de mon père l'Empereur, j'ai ajouté quatre actions [aux siennes].
    Mais par ailleurs, bien que j'ai été placé par mon père l'Empereur sur le trône et qu'il m'ait donné à porter la charge de son peuple nombreux, mon erreur a été d'être vaincu par le vin. Ce fut l'une de mes erreurs.
    Une autre de mes erreurs est d'avoir, cédant aux paroles d'une femme sans principe, fait amener des filles appartenant au peuple de mon oncle Benjamin : ce fut une faute. Ce fut l'une de mes erreurs que de me prêter à un acte fautif, dénué de principe, alors que j'étais l'Empereur, souverain de la nation.
    Nuire insidieusement à Boiteux fut une autre erreur. En quoi fut-ce une erreur ? Nuire insidieusement à Boiteux, lui qui avait combattu avec acharnement en avant de son propre roi, mon père, fut une erreur et une faute. Qui, aujourd'hui, se battrait en avant de moi avec un tel acharnement ? Je reconnais moi-même mon erreur d'avoir, sans que j'en aie eu pleinement conscience, nourri du ressentiment envers quelqu'un qui appliquait diligemment la règle en avant de mon père l'Empereur et de tous.
    Enfin, par crainte que le gibier né prédestiné par le Ciel et la Terre ne parte vers [les domaines] des aînés et des cadets, j'ai, par avarice, fait élever des enceintes en terre battue. En voulant retenir [le gibier], j'ai encouru des reproches de la part des aînés et des cadets. Ce fut encore une erreur.
    À la suite de mon père l'Empereur, j'ai ajouté quatre actions. Quatre [autres] actions furent des erreurs. '

    282. Achevé d'écrire au moment où se tient la Grande Assemblée, en l'année du Rat, au mois du Daim, et là où les campements impériaux sont installés aux Sept Collines du bec de la Tourterelle, sur la Kerülen, entre la Butte de l'Herbe de Grâce et...

     

     

     

     

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